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Ecrit à 4 mains par Ardente et Largentula



Rose et Antoine


Le départ.

Je suis excité, c’est bientôt le départ, ça ne va pas durer longtemps. Juste le temps nécessaire pour me faire de nouveaux amis. Demain, je prends le train et en route pour l’aventure ! Je ne tiens plus en place.
La nuit est longue, le sommeil plus qu’hésitant, les minutes s’égrènent au son du tic tac lancinant de l’horloge dans le séjour, juste en dessous de ma chambre. Le jour commence à poindre, une pâle lueur traverse les persiennes. Mon sac est prêt depuis au moins deux jours. Plus que quelques heures et je serai dans le train. J’ai déjà mon uniforme, je suis allé le chercher il y a une semaine.
Sur le quai, plein de visages inconnus. Beaucoup m’ont l’air de futurs amis possibles. Rose me dit au revoir, elle est émue, maman aussi. Je leur souris, confiant.
Je monte, trouve une place près de la vitre et leur fais signe. Le train part. Dans la voiture que j’occupe (je soupçonne que ce soit le même chose dans tout le train) il y a une bonne ambiance, des groupes sympathisent, on rigole tous ensemble. Le voyage paraît se passer rapidement malgré l’impatience que nous partageons tous.
Rapidement, on nous dirige vers le front. Les vacances sont terminées, il faut creuser pour se cacher, il faut se cacher pour vivre. Il y a 5 jours, Maurice, avec qui j’avais lié connaissance dans le train, s’est fait arracher la jambe gauche, juste au-dessus du genou. Ce matin, Maurice est mort. Ce n’est pas le premier d’entre nous à mourir. Dans les tranchées, ça sent la merde et la mort et beaucoup d’autres choses encore. Quel con ! Pourquoi cette saloperie ? Au fond je n’en sais rien ! Et eux, en face, ils le savent ? Tous les jours je voudrais qu’ils crèvent, mais pourquoi ? Je ne les connais pas. Je ne peux pas leur en vouloir, on tue aussi leurs amis, mais qu’ils crèvent que je puisse rentrer prendre Rose dans mes bras.
Les mois passent, les vies aussi. J’ai eu de la chance jusqu’à maintenant. Le froid s’installe. L’eau et l’urine dans lesquelles nous pataugeons tous les jours commencent geler. La neige commence à tomber. Il fait nuit tôt, trop tôt. Noël approche, et pour la première fois, je ne serai pas à la maison.

Première lettre.

Nous ne sommes plus qu’à quelques jours de Noël. Rose m’a envoyé une lettre et un colis avec un pull qu’elle a tricoté.



Mon Antoine, Voilà près de 4 mois que tu es parti.

Les quelques lettres que je t’ai envoyées te sont-elles parvenues ? Je n’ai pas eu encore de réponse, je m’inquiète.
Ici on dit que c’est dur, au front. Il y a Albert, le fils de la Ginette, qui est revenu estropié, qui raconte les obus, le feu, la faim, les rats.
Il ne m’en a jamais parlé, mais c’est ce que le Vieux Bertrand répète. Il a fait 70, il est impressionné. Ce n’est quand même pas rien.
Et puis les garçons plus jeunes comme les hommes plus âgés se trouvent aussi bien réquisitionnés que vous les grands gaillards.
Le nombre de noms sur la liste devant la mairie s’allonge tous les jours. Quand le Maire et le gendarme se déplacent, on a tous et toutes peur.
On voudrait ne pas les voir.
La mort de mon cousin Eugène a causé tellement de chagrin à ma tante, elle a les yeux tout rouges, tout le temps.

Ici la vie continue, il faut bien qu’on mange. Qu’on fasse les travaux des champs que les hommes ne sont plus là pour faire. Flavie a repris la forge de son mari, elle travaille comme un homme. Au village, on s’y est toutes mises. Les lavandières ont même aidé pour les dernières moissons.

Te rappelles-tu, la veille de ton départ, notre longue promenade près du moulin, dans les collines ? Tu me disais que ce serait vite fini, que vous alliez les écrabouiller, ces boches, et reprendre l’Alsace, la Lorraine, et qu’on ferait une grande fête à votre retour. Qu’on se marierait. Ce souvenir est si doux à mon cœur, si chaud. Je t’espère et t’attends.
Jacquot, François, Léon et Brice en ont promis autant à mes amies. Nous n’en parlons que rarement.
Comme toi, ils ne sont même pas revenus en permission.
 
Bientôt c’est Noël.
Ta maman et moi nous parlons souvent au coin de votre âtre, quand je lui amène les œufs et le lait. Nous parlons de toi, elle est triste. Elle se rappelle de toi minot, les poches pleines de châtaignes, des trous aux pantalons, elle me raconte tes yeux bleus, tes cheveux ébouriffés, et moi je me mets à rêver d’un petit Antoinet qui courrait dans les champs, qui tirerait la mule et s’écorcherait les genoux sur les cailloux des chemins.
 
Tu me manques tellement.
Je t’envoie avec cette lettre un colis avec un pull que j’ai tricoté pour toi. Ça m’a pris trois mois, tu sais comme je déteste les travaux de filles.
 
Alors tu vois comme je t’aime.
 
Avec toute mon affection, je te confie aussi les tendresses de ta mère. Reviens-nous vite. Très vite.
 
Ta Rose.



Elle, qui en principe ne tricote pas. Ça me fait chaud au cœur de savoir qu’elle pense à moi, je porte le pull comme je porterai un fétiche, plus par sentimentalité que pour la chaleur qu’il me procure. C’est étrange comme on s’accroche à des choses banales dans des moments pareils.
J’ai donné l’encre qu’il me restait à Michel, mais Michel est mort la semaine passée. De toute façon, le papier est trop humide pour pouvoir écrire dessus. Je ne pourrai donc pas répondre à Rose pour lui dire que je ne vais pas trop mal, enfin mieux que beaucoup de mes camarades.
Ça fait maintenant 2 mois que je me suis mis à fumer, mais le sergent dit que la nuit c’est dangereux, qu’il ne faut pas. Je ne sais pas si ça a un rapport, mais j’ai perdu 2 dents depuis que je suis ici, je pense que d’autres vont suivre. Je ne me plains pas, beaucoup ont perdu bien plus que quelques dents.
Demain c’est le réveillon Noël, du moins c’est ce qu’on nous a dit, parce que je n’ai plus de point de repère. Tout ce que je sais, c’est qu’il fait froid et humide, c’est que les nuits sont plus longues que les jours, c’est qu’il vaut mieux tuer que d’être tué. Je ne sais pas combien ils sont en face, tous les jours on les tue, tous les jours ils sont là à nous tirer dessus aussi.
Une excitation commence à envahir tout le monde ici, ce soir c’est Noël. Le sergent dit que ce soir il n’y aura pas de mission, il dit que même les boches ils fêtent Noël. J’aimerais le croire, mais pourquoi est-ce qu’ils n’attaqueraient pas ce soir pendant qu’on réveillonne ? Il paraît que ce soir, nous aurons un potage chaud en entrée avec des légumes frais dedans et du vin, si seulement ça pouvait être vrai.
Il fait nuit, nous commençons tous notre soupe quand l’alerte est donnée. Des boches sortent de leur tranchée, le plus étrange est qu’ils ne semblent pas armés. On les tient en joue, mais le sergent nous dit de ne pas tirer sans son ordre. Je ne comprends pas pourquoi, c’est pourtant l’occasion d’en tuer plein et de rentrer plus vite chez nous. On attend alors qu’ils s’approchent de nous, je me demande ce qu’il leur prend. Ils sont à portée de voix, je ne comprends rien. Le sergent dit que l’on peut ranger les fusils, on se regarde tous, surpris. Ils ont des bouteilles dans les mains. Le sergent dit qu’on peut aller à leur rencontre avec notre vin. Je n’ai pas envie d’y aller, ils ont tué mes amis et j’ai peut-être tué les leurs. C’est Ferdinand le premier à sortir, il s’approche d’eux alors qu’on est tous tendus. Les boches lui tendent une bouteille, il boit au goulot. Une idée me glace le sang, et si c’était du poison ? Ferdinand a l’air d’aimer, il donne son vin à un allemand qui le sent longuement avant de le boire. Tous les deux commencent à échanger un sourire. D’autres de mes camarades sortent du trou boueux qui nous sert de gîte pour se diriger vers l’ennemi, j’hésite encore. Je suis parmi les derniers à sortir à leur rencontre, je bois dans une de leurs bouteilles, c’est fort, ça réchauffe. Mon copain Antoine, qui a le même prénom que moi, me dit que c’est du schnaps.
Ils sont comme nous, ils ont froid, ils sont trempés, ils ont des cernes, ils semblent épuisés et tristes.
Demain, ça va être encore plus dur de recommencer à les tuer, j’espère qu’ils pensent comme moi. Mais si nous voulons tous rentrer chez nous, nous n’allons pas avoir le choix.

Théodore.

Noël semble bien loin maintenant, pourtant, c’était il y a à peine quelques semaines. On a recommencé dès le lendemain à exécuter les ordres et à tuer les boches, eux aussi ont recommencé à nous tirer dessus. Maintenant que j’y repense, elle était belle cette trêve, éphémère, trop éphémère mais belle. Elle a rendu les tueries plus barbares et plus inhumaines encore dans le premier temps, maintenant ça va mieux !

Les tranchées bougent et évoluent. Hier, on nous a distribué des masques pour respirer pendant les attaques ennemies, avec ça sur le museau, on ressemble tous à des insectes ! Mais il paraît que l’on risque de recevoir des gaz qui tuent quand on les respire ! Qu’est-ce qu’on attend pour faire pareil ?
Aujourd’hui, un type que je ne connaissais pas, ou alors que de vue, un chanceux qui rentre de permission, m’a transmis un pli de la part de mon copain Théodore, je ne sais pas où il a été affecté Théodore, au moins je sais qu’il est en vie. Le pli, c’est une lettre de ma Rose. 



Mon Antoine, mon aimé

Il fait très froid, ces temps-ci. J'espère que tu as reçu mon pull et qu'il pourra te tenir chaud dans ces frimas. Qu’il t’enveloppe de tout mon amour comme si j’étais près de toi.

Mes quatre premières lettres n’ont pas dû te parvenir. Bertrand m’a expliqué ce qu’était la censure. C’est que la lettre est ouverte par un officier supérieur avant de t'être distribuée, et si elle peut te faire de la peine, ou t’inciter à déserter, alors tu ne la reçois pas. Il faut que vous gardiez le moral.

Je trouve cela absurde. Comment un homme sans nouvelle des siens peut-il garder courage au front ?

Mais je sais que ton cœur est grand, ton caractère trempé te tient assurément la tête haute.

Je prie chaque jour la Sainte Vierge pour qu’elle te protège, mais tu feras le reste.

Je ne crois pas pourtant que mes courriers étaient dangereux. Je te demandais des nouvelles, et puis je te parlais de ta mère, de ta sœur que j’entrevois parfois au marché de Saint Fiacre à Coulommiers.

Je dois te dire que tu as un petit neveu, Emile, né au milieu de décembre, à la Saint Nicolas. Il est bien vigoureux et ressemble à Jean, son père, qui n'est pas revenu non plus.

Cette fois, ma lettre partira avec Théodore, du Puits Vert. Il est revenu en permission cette semaine, il avait bien maigri, paraissait presque vieux.
Il m’a promis qu’il te la fera transmettre s’il trouve un gars en chemin qui est affecté au même régiment que toi.

Il m’a raconté les longues journées dans la pluie. La boue. Mais dans ses yeux il y avait d’autres chandelles éteintes, il était plus que triste. Il semblait rongé de l’intérieur. Comme si les rats de ces tranchées que vous creusez pour vous protéger de l’ennemi, finissaient par lui manger les tripes. Il ne parlait guère, mais il transpirait l’horreur et le dégoût.
Son uniforme bleu est tout rapiécé. Il a été blessé, c’est pour ça qu’il est revenu.

Mariette me disait qu’il s’était jeté sur le pain et la pintade le premier soir. Il l’a tancée du regard, elle s’est tue et n’a plus rien dit.

Il préférait que je parle de la vie du village, de mes parents, de mes frères, et puis il voulait savoir les nouvelles de Coulommiers. Il m’a aussi fait lire le journal. Alors il s’est mis en colère, il a pris le papier de mes mains, l’a déchiré et l’a fait brûler : « c’est tout ce que mérite ce torchon ». Je suppose que la censure ne touche pas que les courriers.

Depuis je ne me fie plus trop à ces nouvelles. Elles ont parlé des batailles de la Marne, et puis après plus rien de précis.
Parfois, sur le plateau, on entend les canons tonner. On dit que ce sont les nôtres, qu'ils ne nous atteindront pas. Peut-être es-tu tout près d’ici. Et tu n’es toujours pas revenu.
Je voudrais tellement que tu sois là… que mes mains se posent sur ton visage, et que nous nous embrassions sous les chênes.

Ces chênes, ils te parleront de ta Rose, dont le cœur ne bat que pour soutenir le tien.
Que cette guerre s’achève, sans plus de morts. Que tu reviennes, et que tu vives.



Elle m’apprend que ses premières lettres ne sont jamais arrivées. Il faut absolument que je trouve de quoi écrire pour lui dire que je pense à elle autant que possible et qu’elle me manque, faut que je demande au sergent, il doit savoir où je peux trouver du papier et de l’encre. Si mes lettres passent la censure, je pourrai lui dire ce qui se passe vraiment ici, car je ne sais pas ce qu’on leur raconte, mais c’est vraiment dur !
Je viens d’apprendre que ma soeurette est maman. Quand je suis parti, on voyait à peine son ventre commencer à pousser… ça fait combien de temps que je suis parti ?
Lire cette lettre me fait du bien, mais elle me remplit de nostalgie, Coulommiers, le marché, les chênes… et surtout les gens que j’aime. Je suis heureux que, pour tout le monde, la vie continue, mais c’est dur de penser qu’elle continue sans moi ! Ils me manquent tellement dans ce froid, au milieu de cette mort omniprésente, de cette merde ! Le soir je ne prie plus, ça ne sert à rien de prier ! Mieux vaut tuer les boches avant qu’ils ne nous tuent !
Faudrait-il que je perde une jambe pour rentrer chez moi ? Mieux vaut une jambe que la vie ! Mais Rose m’aimera-t-elle encore si je suis infirme ?

La carte.

J’ai fait une demande de permission, on m’a dit que dans 3 semaines, j’aurai droit de rentrer chez moi. Je ne sais pas si j’aurai le courage de repartir une fois au chaud devant l’âtre.
J’ai demandé au sergent s’il avait de quoi écrire, il m’a dit que des cartes postales étaient distribuées pour que nous puissions en envoyer à nos proches, il m’a dit aussi qu’il n’en avait plus, qu’elle devrait bientôt arriver. Mais le sergent vient de se faire tuer, c’est dommage, c’était un bon sergent, et c’est dommage aussi pour la carte. J’espère que le prochain sera bien et qu’il aura des cartes à nous distribuer, il devrait arriver dans trois jours.
Par le courrier, j’ai reçu une bible. C’est gentil de la part de Rose, mais je ne suis plus capable de la lire, dieu est beaucoup trop loin de moi dans cette guerre. Je ne me résous pas non plus à m’en séparer, c’est un cadeau de Rose. Je la range dans paquetage pour le moment.
Le nouveau sergent vient d’arriver, il a l’air fatigué et pas forcement heureux d’être là, mais il a aussi l’air gentil. J’irai le voir demain pour les cartes.
Le sergent m’a donné une carte et de quoi écrire, je suis déçu, il n’y a pas beaucoup de place pour écrire, je suis obligé d’écrire petit. Mon écriture est hésitante, ça fait longtemps.
« Mon aimée, tu me manques. Je me porte aussi bien que l’on peut se porter au milieu de toutes ces horreurs. J’ai bien reçu le pull et la bible, mais je ne peux plus prier depuis de longs mois déjà. J’espère pouvoir rentrer bientôt en permission. Je ne sais pas si j’aurai le courage de repartir tellement la vie dans les tranchées est dure et affreuse. Je suis lasse de voir mes amis mourir ou se faire estropier en attendant que ce soit mon tour. Comme l’a dit Brialmont, à la guerre, on tue non pour tuer, mais pour ne pas être tué et pour citer également Diderot, se faire tuer ne prouve rien, sinon qu’on est pas le plus fort. Ta douceur me manque. Je t’embrasse. Antoine »
J’ai remis la carte au sergent pour qu’il l’envoie, quand il l’a vu, il a fait la moue, je ne sais pas ce que cela veut dire.
Je ne sais pas si ça a un rapport avec la carte envoyée il y a quelques jours, mais je viens d’apprendre que ma permission était annulée, on ne m’a pas donné de raison. Je suis désespéré. J’hésite entre la désertion avec le risque de me faire fusiller et la blessure de guerre. Que je meurs des mains des français ou des boches, est-ce que ça change grand chose au fond ?
Je me mets à pleurer, je prends la bible dans mes bras pour me consoler, non parce que c’est une bible, mais parce que c’est un présent de Rose. Une fois la crise passée, je l’ouvre et la feuillette, mais décidément, le contenu ne m’est d’aucun réconfort, jusqu’au moment où je trouve la couverture étrangement épaisse, ça ne m’avait pas frappé jusque la. Je reconnais bien ma rose quand je découvre sa lettre.



Antoine, mon bien-aimé

Dix mois sans nouvelles de toi, les beaux jours sont revenus, mais je ne sens pas l’odeur des fleurs. Si tu es encore en vie, peut-être m'as-tu oubliée ? Je ne veux pas y penser.

Nous avons beaucoup de travail, avec mes belles-sœurs nous nous entraidons. Souvent nous rions à la veillée des sottises des petits, nous discutons des astuces qu’il nous faut trouver pour apprivoiser les outils des hommes… ou en inventer de plus maniables pour nous. Par exemple pour couper le bois, il nous a fallu installer un système de poulie pour soulever la scie en long, car elle était trop haute pour que nous puissions la manier. Heureusement Bertrand et Albert nous ont guidées, sinon nous aurions scié des planches en forme de S.
 
Comme Monsieur le Curé est toujours trop occupé, beaucoup de femmes me font faire la lecture de leur courrier et répondre pour elles. Mon cœur se serre davantage à chaque lettre que je lis : aucune de toi.  

Mon frère Ignace est maintenant officier supérieur. Il est affecté dans l’Artois. La majorité de ses hommes ont été blessés lors d’une attaque récente. Il ne donne pas de détail, mais Robert, mon cadet, le cheminot, dit qu’il a vu des Poilus revenir par centaines de là-bas. Ils avaient les yeux bandés, saignant du nez souvent et toussant comme des tuberculeux.
 
Quelles armes abominables l’homme est-il donc capable d’inventer pour tuer son semblable en masse de la sorte ? Quelle cause peut-elle être assez noble pour justifier de telles barbaries ?
 
Cette ignominie me révulse et si, lors de ton départ, je comprenais ton entrain malgré ma frayeur, je ne peux me résoudre à l’idée qu’un homme soit enlevé aux siens pour servir de son sang la soif d’atrocités de ces monstres qui usent de ce que le progrès enfante de pire, ou les ambitions de ceux qui nous gouvernent. 

Tous ces hommes dans les tranchées en face de vous ne sont-ils pas fils, fiancés, frères, maris, pères de famille ? Sont-ils donc si aveuglés de haine que votre ressemblance ne leur fasse cesser le combat ?
 
Mais ma rancœur et ma rage ne sauraient étouffer mes sentiments pour toi et l’espoir de te revoir promptement, même si je me doute que tu seras peut-être un autre que l’Antoine qui est parti, abîmé comme les autres soldats de peur, de colère, abîmé peut-être aussi de blessures, mon cœur se gonfle davantage chaque jour, de tout l’amour que je ne peux te donner, pour te le rendre ce soir où tu frotteras tes godillots devant la porte, et où je ferai chauffer la soupe dans ta cheminée.
 
Cette fois ma lettre partira cachée dans la doublure d'une bible. Je crois que c'est la seule solution car je sais bien qu'elle serait censurée. Je respecte ton amour de la patrie, et je sais que tu as besoin de courage pour faire face à ton devoir, mais je veux que tu connaisses mes sentiments sur cette odieuse guerre.
 
Sur le billet qui accompagnera la bible, je te donnerai les chaleureux baisers de ta mère, y joindrai mes caresses et plein de sourires de ton neveu Emile et de ta sœur. Et du code connu de nous seuls, ce petit jeu que nous avions inventé à la rivière, je t'indiquerai le moyen de trouver mon vrai courrier.

Je t'offre ma plus pure foi, la ferveur de cette étreinte qui ne nous a pas réunis depuis si longtemps, le feu qui allumait tes regards et froissait mes jupes.
 
Ta Rose, fidèle et aimante.



Je reprends courage, maintenant je sais ce qu’il me reste à faire. Il me reste un chemin à parcourir pour y arriver, mais j’ai de nouveau de l’espoir.

La fuite.

Une nuit, je suis parti. Cette guerre, la trop longue absence de Rose auprès de moi, c'en fut trop! L'enthousiasme du début et depuis longtemps oublié. Je sais que je vais être recherché, peut-être même arrêté et tué pour cet acte désespéré, mais je n'ai pas le choix. Je ne peux plus combattre. Chaque balle de l'ennemi peut m'empêcher de revoir Rose, chaque balle que je tire me fait vomir, me fait me haïr toujours un peu plus.

Si je dois être capturé puis exécuté, tout ce que je demande à ce dieu auquel je ne crois plus, c'est qu'avant, nous soyons réunis une fois encore.

Ma Rose.

Juste avant mon départ, j'ai reçu une lettre qui a bien faillit ne jamais arriver. Je ne vais pas pouvoir lui répondre.



Mon tendre Antoine,



Je ne peux te décrire la joie intense qui a envahi ta mère lorsqu’elle a reçu ta première carte. Elle l’a gardée sur elle pendant deux semaines entières, et je viens seulement d’apprendre tes nouvelles.
 
Tu n’es ni blessé, ni prisonnier, tu ne sembles pas malade comme beaucoup d’autres soldats. Tu penses à moi. Quel bonheur de te savoir en vie, c’est comme si le soleil n’arrêtait plus de briller. Je souris et je garde contre moi le mouchoir que tu m’avais offert à la Saint Jean voilà un an.
 
Je te communique tout ce que ta mère me dicte : le cochon est mort, et il y a bien de la peine à vivre mais tu ne dois pas t’inquiéter pour elle car je prends soin autant que je peux. Elle a toujours bien de quoi manger malgré le manque qui commence à se faire sentir.
 
Depuis que tu es parti, j’ai appris le métier de sage-femme. Je ne travaille pas tous les jours, il y a peu d’enfants à naître, mais celle de Pommeuse est morte à la Saint Martin, et aucune femme ne pouvait la remplacer, sauf moi : elles ont toutes des enfants et trop à s’occuper.
 
Les combats se sont rapprochés bien près et un hôpital temporaire a été ouvert à Coulommiers. J’y ai proposé mes services pour aider les infirmiers auprès des blessés dès que je l’ai su.
Ainsi je rencontre des officiers et des soldats pour me donner des nouvelles de toi. Dans ta carte tu dis que tu es réaffecté mais le nom du régiment était illisible. Je me suis renseignée et j’ai rencontré Alphonse Paillart, que tu as connu. Il m’a dit que tu étais désormais au  53° Régiment d’Infanterie. Je n’ai pas de précision sur ta division mais j’espère que tu recevras tout de même cette lettre.

Mon frère Robert a été gravement blessé lors d’un accident, le train qu’il conduisait a déraillé. Il me fait peine car il a perdu une jambe et se déplace avec une béquille. Mais désormais il est employé de la Compagnie de l’Est : il est le chef de gare de Faremoutiers, de sorte que nous nous voyons souvent car je vais à Coulommiers en train.
 
Ton neveu sourit tout le temps et fait des galipettes souvent. Un heureux petit bien que son père soit loin : Gustave a été fait prisonnier, alors nous soutenons bien ta sœur.
 
Je t’envoie un peu de tabac que m’a laissé Alphonse pour toi, tu n’as peut-être pas de papier pour le rouler alors j’ai ajouté quelques feuilles dans la poche en cuir.
 
Ta mère, ta sœur et moi t’embrassons bien fort. Ecris-nous vite et, dès que tu viendras en permission, nous irons nous promener au bord du Grand Morin. Nous y trouverons la cabane du Pierrot qui y laisse toujours de quoi pêcher, puis nous parlerons de ton vieux rêve, celui de voler : l’aérodrome de Gretz est parfois bombardé, et j’ai soigné récemment un pilote qui avait été blessé : Armand Pinsard. Il m’explique comment il vole, c’est très intéressant.
 
J'ajoute aussi un mandat pour te permettre de prendre un train pour revenir nous voir. J'ai grande hâte de te serrer contre moi.
 
  
Ta Rose qui t’aime.



Je doute.

J'ai marché la nuit, je me suis reposé le jour. J'ai braconné, volé de quoi me nourrir et m'habiller. Je sais que c'est mal, mais je n'ai pas mauvaise conscience.

Je ne sais pas combien de nuits j'ai marché, mais inlassablement, j'ai traîné mes guêtres, j'ai évité les villes et les villages, préférant le couvert des sous-bois ou des forêt, l'abri des fossés plutôt que les champs. J'y suis arrivé. Arrivé à ce lieu de rendez-vous évoqué dans l'une de ses lettres. Ce lieu de tant de bons souvenirs. De souvenirs perdus.

Ma rose m'y a laissé de la nourriture et des vêtements. Une paillasse. Je vais pouvoir dormir.

A mon réveil, un ange me souri, c'est mon ange, ma Rose. je dois encore rêver. Elle m'embrasse, m'enlace, elle sent bon, j'avais oublié son odeur. Notre étreinte fut sans pareille. Ce fut notre première fois à tout les deux, jamais je ne l'aurai imaginé de la sorte, ni dans ces circonstances.

J'ai honte, j'ai l'impression d'avoir abusé de la situation, j'espère que ça ne se saura pas.

Je n'ai que très peu de temps à passer avec elle. Tout est planifié. Je dois rester le moins de temps possible pour ne pas me faire prendre. Son frère doit me cacher dans le train allant jusqu'à Gretz, puis de là, un pilote qu'elle a soigné à Coulommiers doit m'emmener par de-là la frontière, puis, je devrai trouver un port et un bateau pour me rendre en Amérique.

Ça me fait rêver l'Amérique, c'est loin, loin de toutes ces tueries stupides. Mais c'est loin de Rose, de ma mère, de mon neveu que je n'ai jamais vu, loin de ma soeur, loin de tout ce que j'aime.

Je n'aime pas l'idée de laisser ma Rose derrière moi. J'ai fui pour la rejoindre et je dois déjà m'en séparer. Je sais qu'elle a raison, qu'elle aura tout le temps pour me rejoindre, mais je ne veux pas la quitter. Pas tout de suite. C'est trop dur mais je n'ai pas le choix.

Doutes.

Le trajet jusqu'à Gretz c'est bien passé, le frère de Rose avait tout prévu. Je me suis caché dans le fourrage prévu pour les bêtes et j'ai sauté du train un peu avant l'arrivée à la gare. Puis, je me suis dirigé vers le parc du château.

Ma Rose, mon coeur se brise quand je pense à elle, m'a dit que c'est dans ce parc que Clément Ader à fait ses premier essais à bord du premier avion de l'histoire, Eole.

Ça fait à peine plus de vingt-cinq ans de cela, et déjà son invention sert à la guerre, sert à tuer!

J'ai honte pour l'homme! J'ai honte de moi! Rose, pourquoi tout ça?

Conformément à ses instructions, je me cache dans le parc et j'attends mon pilote.

Je suis partagé entre le regret d'abandonner ainsi ma Rose et l'excitation de voler!

Je dois passer la nuit dans les bois, il fait froid et humide, mais ma Rose a tout prévu.

Quelle femme!

Quand va-t-elle me rejoindre? Comment va-t-elle me retrouver?

Elle n'a pas voulu répondre à ces questions.

Je commence à douter.

A-t-elle réellement prévu de me rejoindre? Ou bien fait-elle tout pour me mettre à l'abri, de la coure martiale comme de son amour.

La nuit est avancée. L'excitation de partir m'a quitté. Je ne suis plus certain de vouloir m'en aller sans elle, sans mon amour, sans ma Rose.

Je ne sais plus ce que je dois faire. Obéir à ma bien-aimée? Courir la rejoindre?

Une fois de plus, je me sens perdu.

Indécision.

Je ne sais que faire, lui obéir ou la rejoindre?

Le départ approche, ma décision n'est toujours pas prise.

Alors que mon indécision me fige dans l'attente, le froid de la nuit, le froid de ma nuit se fait de plus en plus mordant.

En cherchant à réchauffer mon corps autant que mon esprit, je tombe sur cette lettre que ma Rose a glissée dans mes affaires.



Antoine, mon seul amour...

Ils vous appellent les poilus.

Maintenant que tes bras m’ont tenue tout entière, je sais quelle hérésie c’était que tu fasses la guerre.

Et je cache dans tes bagages cette lettre.

Tu n’écrivais pas, mais je sais maintenant pourquoi.

Les blessures qui sont les tiennes, certaines se voient, d’autres se cachent.

Tes cicatrices courent sous mes doigts comme je veille, là, avant ton départ. Comme tu dors contre moi.
Tes cicatrices sont ces lumières éteintes de ton regard jadis aussi gai que le chant d’un pinson.
Tu es parti. Puis tu es revenu, mon Amour, et je sais ô combien il t’en coûtait de sueur, de sang, et de ce courage qui ne sied qu’à ceux qui ont raison envers et contre tous.

Mon étoile, celle que je trouvais dans tes yeux, s’est fondue à la fièvre d’un feu que je ne sais combattre.
Et tu es là, au creux de moi, au rythme de nos souffles tu déposes en moi la promesse d’une vie si riche.
Mais ce que tu as souffert et traversé t’a tant changé, que tu ne reconnais plus de moi que ta soif. Et je m’accroche à tes épaules, à tes jambes, emportée par la brume d’un émoi violent, au-delà de ce que je connais.
Tu m’as aimée, comme jamais, et ta tendresse s’est ancrée en moi, mais la part de toi que le canon a taillée, je la crains car elle se tait.
A l’hôpital j’ai touché l’horreur et j’ai changé. Je ne suis plus si insouciante, et je sais ce que je dois faire pour vivre.
Mais toi, l’horreur t’a envahi, et la place, immense, que tu me donnais près de toi, elle l’a conquise aussi.
Je t’aime trop pour ignorer que tu ne m’y laisseras jamais accès, tu ne veux pas partager de noir avec moi. Pourtant, le jour n’existe-t-il pas parce que la nuit existe ?

Alors je me fie à toi, mon amour, pour que tu combattes vaillamment. Non plus l’ennemi de la France, mais le mal qui t’étreint.

Garde-moi contre toi, au creux de cette lettre, pour qu’un jour enfin nos regards se recroisent, et qu’alors nous puissions nous réapprivoiser.

Vis.
C’est la seule preuve d’amour que je te demande.
Et moi, pour te prouver que je t’aime, je te rejoindrai. Je te le promets.



Ce que j'en lis me fait peur, me glace bien plus encore et bien plus profondément que la nuit dans ce parc humide du château de Gretz.

Je voudrais le lui dire, elle a raison, elle a tort.

Sans elle, je ne suis plus rien, je n'ai plus de but, plus de prise sur ma vie. Puis-je me reconstruire loin de son amour, loin de mon amour?

Malgré toute la glace qui coule dans mes veines et dans mon esprit, je sens un réchauffement. Je sais ce qu'il me reste à faire.

Antoine est parti

Il valait mieux qu’il parte.

Ils me questionnent sans arrêt. J’ai faim. J’ai froid. J’ai peur. Je me sens horriblement sale. Ça fait trois semaines que ça dure. J’ai envie de pleurer, de crier, je leur crache au visage et ils me frappent, toute la journée.

Mais son enfant s’accroche. Il ne part pas.

Je n’ai pas eu le temps de le lui dire, ni même de le savoir, avant son évasion. Nous nous sommes aimés, et béni soit Dieu il en reste une trace. Quelqu’un. Je le chéris cet ange-là.
Mais peut-être ne vivra-t-il jamais. Ils me donnent des coups partout, et si je tâche de me protéger le ventre ils m’injurient, me traitent de catin.
Parfois le commandant fait entendre sa voix, alors ils arrêtent de me toucher, et je vomis, je vomis pendant des heures tout ce que je n’ai pas mangé, et tout ce qu’il me manque.
Bientôt je verrai le juge, et ils m’assurent que je resterai emprisonnée, peut-être même pendue pour trahison.
Pour qu’Antoine reste en vie, j’aurais tout fait. Et je savais que je devais le perdre.

J’ignore même s’il est encore en vie.
Quand ils sont venus m'arrêter, pour me faire avouer leur destination, ils m'ont dit : ils ne sauront pas le faire atterrir.
Et depuis je tremble.
S’ils ont pu atterrir, Dieu sait où en Flandres, ils devaient rejoindre un port, prendre un bateau pour les Amériques. Mais on m’a dit que les Anglais et les Hollandais étaient rentrés en guerre comme nous, il se peut qu’ils soient arrêtés pareillement.
Je n’aurai plus jamais de nouvelles. Et mon enfant, s’il naît, et quand il sera né, qui prendra soin de lui ?
Je n’ai sans doute pas assez résisté à cette flamme fervente. J’aurais dû m’abstenir, le laisser repartir comme avant. Mais je l’ai retenu contre moi, je l’ai réchauffé, je voulais tellement le sentir en vie, en moi. Il m’avait tant manqué.
Et il avait l’air si las, les yeux vides, le menton qui tremble. Il était si maigre, mon homme. Notre étreinte comme fièvre violente nous a anéantis et éblouis. Nous avions tant rêvé de cet instant, de nous revoir, de nous enlacer, et c’était comme si la mort projetait sur nous son voile noir. Nous projetait l’un contre l’autre, dans la vie.
Ai-je perdu la tête ? j’aurais pu le cacher encore des semaines, le nourrir, le soigner, sans que personne n’en sache rien. Dans cet accès de folie, de désespoir, je l’ai envoyé à la mort et ai condamné notre enfant… pauvres de nous. Pauvre de lui.

Et la mère d’Antoine, pauvrette, qui doit se demander où je suis passée, à qui je n’ai même pas pu donner de nouvelles.. Elle est là, encerclée par ces trois cousins qui cherchent à la spolier de la ferme depuis leur arrivée de Champagne.

Les militaires ont enquêté, trouvé qui j’étais, interrogé ma famille. Mes frères doivent avoir tellement honte.

Mais je ne leur dirai jamais.
Et même si je leur disais, à quoi ça servirait ? je mourrai bientôt.

Rose, seule (1)

_"Vous seriez à votre aise, au front, à frapper sur l’ennemi comme des sourds. Mais non ! c’est bien plus facile de cogner sur une femme ! Lâches ! Planqués !"

Je ne sais pas si j’ai fini ma phrase. Ils m’ont jetée contre le mur. Assommée.

Je suis dans le blanc. Des voiles. Des draps.
Il fait froid.
Odeurs.
Moisissures.
Gémissements.
Coulommiers ?
Non. Je suis allongée.

Mes reins me brûlent.
Les gémissements, ils sortent de ma gorge.
Les effluves nauséabondes, elles émanent de mes chairs.

A ma droite, une mauvaise chaise. Un gobelet. De l’eau.
Mes muscles hurlent.
De l’eau.
Mes os sont broyés.
De l’eau.
Mes tripes s’épandent.
De l’eau.

Mes lèvres sont enflées.
Je ne parviens pas à boire.

Je rassemble un peu d’énergie.
Je crie.
De l’eau.

Les voiles s’écartent, brutalité.
Prison.
L’eau effleure mon front, ma bouche.
Un linge humecté.

Je retombe. Je m’enfonce.
Par éclairs, par bribes, gestes et injures me parviennent.
Je dors.

Un homme en blanc à mon chevet.
_" Mon bébé ?"
Mépris. Silence.

Rose seule (2)

Le juge militaire m’a sortie de l’hôpital.

La prison est sombre, froide, abominable. Tout ici sent l’urine, la misère, le malheur, la vilenie.
Mes cheveux sont rasés. J’ai perdu plusieurs dents. Le miroir sur le mur me parle, cruel, des charmes qui me valaient l’amour d’Antoine, ceux que j’ai perdus en quelques semaines.
Des bosses, des cicatrices, du rouge, du violet, du noir, du jaune.
Je reste voûtée, repliée sur mon ventre. Je saigne tout le temps.
On m’empêche de dormir, alors parfois je tombe.
Si j’en avais la force, je vomirais ce qu’il me reste de tripes.

Je m’effondrerais.
Je partirais dans le sommeil.

Deux mois qu’il est parti.
Aucune nouvelle. Comment en aurais-je ? Ma famille ne peut communiquer avec moi. Haute trahison. Antoine avait des documents importants avec lui. Comment cela se peut-il ? je n’y crois pas une minute. Sa fuite aura couvert un traître, un vrai traître.
Mon Antoine, lui, il ne voulait que la paix. La paix.
Ho son regard qui me hante, ces blessures dans son cœur, ses mains qu’il me cachait, il me disait « elles sont rouges, elles te tâcheront du sang que j’ai fait couler ».
Sait-il comme il m’a été dur de le laisser partir ?
Ses mains sur moi, enfin, étaient comme un berceau. Comme cet endroit que l’on reconnaît à jamais pour chez soi.

Il me disait que ses mains étaient l’instrument de sa folie. Qu’il ne sait comment il a pu croire qu’il faisait son devoir. Que l’ennemi est un homme, comme lui, ni plus ni moins, et qu’il a perdu le droit de s’appeler tel maintenant qu’il a tué.
Ce souvenir me fait vaciller.
N’eût-ce été l’envie puissante de vivre, le danger de sa désertion ne l’effleurait guère plus et il se fût laissé tuer.

Mon Antoine, vis, je t’en supplie. Ta fuite n’est pas plus vaine que ton destin, mon Amour, tu accompliras pour te racheter de belles et bonnes actions.

Il ne me manque pas. Il est le manque. Le vide en moi.
Rien ne remplirait ce vide-là.
Pas même celui qui sera tout.

Ma tête éclate.
Je pleure.
Ils me frappent. Me disent de me taire.
Antoine m’attend quelque part.
Je veux le voir.

Le juge m’interroge, veut savoir ce que je sais sur ces supposés documents. Je réponds que je ne les ai jamais vus. Qu’il n’en avait pas avec lui.
Le juge me parle.
Je me tais.
Le juge me regarde.
Je ferme les yeux. Je me tais.

Hier je l’ai encore revu.
Son regard glisse sur moi.
Il m’a fait enfermer dans une cellule à part. Interrogatoire demain première heure. Je n’ai pas d’avocat.

Il y a juste un banc. Je m’allonge. Mes reins sont douloureux. Je ferme les yeux.

Le cliquetis des clés me réveille. Je n’y vois plus rien, on me bâillonne, on me ligote, on ôte mes souliers.
Il pleut.
Ça sent l’essence.
On me pose sur le cuir.

Dans la course, les visages défilent.
Mon père, mes frères, Solange. Antoine.
Mon cœur s’accélère à mesure que je perds le fil. Pourquoi m’enlève-t-on ?
Je sens la mort.
Pas la mort douce, pas la mort brutale.
La mort lente, à petits feux, la mort qui se fait prier.

Je me démène, essaye de détacher mes liens. Mais il me voit, m’assomme.

Il vient entre les murs de pierre. De quoi manger, de quoi boire. Il me détache. Il me soigne.
Il est régulier, ponctuel.

Il ne me donne qu’un repas.
Mais je prends des forces.
Quand il est absent je me lève de ce divan, ou de ce lit, et, les yeux bandés, pieds et poings liés, j’explore la pièce. Ce matin j’ai trouvé un éclat de verre, par terre. J’ai passé plusieurs heures à essayer de le ramasser, puis à lui trouver une cachette pour qu’il ne me le confisque pas.

Je le hais.
Son odeur de savon et d’eau de Cologne, est si reconnaissable. Et une voiture à essence. Pensait-il m’abuser en gardant mes yeux bandés ?
Il pose ses mains sur moi. Comme un chien, comme si je lui appartenais.
Pourquoi fait-il cela ?

Il délire. Me récite des poèmes de Vigny. M’assure qu’il les a composés pour moi.
Je me tais. Pas un son.
Je suis muette autant qu’aveugle.
Quand il part, parfois, je vomis. Je hurle.
Le lendemain il nettoie. Il me bat.
Il me déteste bien plus qu’il ne m’aime.
Ne suis-je pas le reflet impitoyable de sa folie, son côté le plus sombre ?
Si je n’ai pas de bâillon, c’est que cet endroit est loin de tout.
Et seul le flot de mon sang, irrépressible, le tient à distance de moi. Je le sais.
Il m’interroge parfois. Je serre les mâchoires.

Mes oreilles ont remplacé mes yeux.
Depuis qu’Antoine est parti à la guerre, j’ai changé tant de fois de vie, j’ai l’impression d’être un caméléon.
Je suis à hauteur du jardin, j’entends la voiture arriver et repartir, distinctement.
Parfois, le soleil chauffe mes jambes une partie de la journée. Avant qu’il arrive.

Depuis que j’ai le morceau de verre, je réfléchis.
Je ne distingue pas s’il fait nuit ou jour. Mais j’entends des sons. Parfois un grondement dans l’air, comme un aéroplane. Et puis la voiture.

Il vient de partir.
Ça a fait bam dans mon ventre. Puis à nouveau.
Et mon cœur se gonfle. Là, toute l’énergie dont j’ai besoin, l’enfant d’Antoine la démultiplie.

J’ai vingt trois heures pour m’enfuir.

Perdu.

Je ne peux laisser filer mon seul et unique amour, mon lien avec la vie sans savoir ni où, ni quand je vais la revoir, ni même si je vais la revoir. Si pour cela je dois mourir, ça ne sera qu’un bien faible tribut comparé aux horreurs que j’ai dû commettre. Ces horreurs sont derrière moi, et pourtant elles sont tellement ancrées au plus profond de mon être. Seule ma Rose, en pensée ou en présence me permet de m’évader de ce passé tellement douloureux !

Le pilote sera venu pour rien. Tant pis, il a pris des risques, je ne pourrai jamais l’en remercier.

Il me faut retourner vers Coulommiers par mes propres moyens, le train est bien trop risqué sans la complicité du frère de ma bien-aimée. Si je ne veux pas prendre de risque, il va me falloir marcher au moins 3 jours, le manque de prudence et ne plus jamais revoir mon amour serait bien plus dangereux pour mon âme que ces 3 jours qui me séparent d’elle.

Arrivé à Pommeuse, j’évite plusieurs militaires, je suppose qu’ils me recherchent. Mais autant d’hommes pour traquer un déserteur me semble disproportionné. La planque que m’avait aménagée ma bien-aimée a été saccagée, mise à sac.

Les jours passent, mais la situation reste la même.

Je n’ai toujours pas revue mon unique amour.

Une nuit, je décide d’aller voir son frère, il me dit qu'à cause de ma trahison sa sœur, ma Rose a été emprisonnée.

Quelle trahison ? La désertion est aussi considérée comme une trahison ? je n’y comprends vraiment plus rien.

Il ne me reste plus qu’à la chercher, repartir à sa rencontre ! Une fois de plus ! En me cachant, toujours et encore. Obligé de se cacher dans son pays, pays pour lequel on a tué et manqué de se faire tuer. Quelle superbe reconnaissance. J’ai envie de vomir. On m’accuse de tous les maux sans qu’il ne reste plus rien de tout ce que j’ai fait pour ma nation ! L’injustice des hommes, l’absurdité de la guerre. Ils m’ont brisé et me retirent la seule personne capable de me donner la force de me reconstruire.

Le voyage est long jusqu’à la prison où elle est incarcérée. Maintenant que je suis tout prêt de ce grand mur gris, que faire ? Je n’avais pas prévu ça. Agir sur un coup de tête ne mène pas à grand chose. Je vais attendre, surveiller, voir ce qui se passe, me familiariser avec les allers-retours incessants, il en ressortira peut-être quelque chose de positif. Je vais devoir mendier et voler pour manger, je n’aime pas ça mais n’ai guère d’autre choix.

Il me faut quelques jours pour me familiariser avec toutes ces allées et venues, je commence à repérer les familiers des occasionnels. Et si ma Rose partait dans une des ces voitures ? comment le saurais-je ? Est-elle encore dans cette prison ? ça fait maintenant des semaines que nous avons suivi des chemins différents. J’espère qu’elle va bien, je sens au plus profond de mon être qu’elle est en vie, du moins je m’accroche à l’idée que si ce n’était plus le cas je le sentirais.

Si elle devait quitter cet endroit bien trop lugubre pour elle, j'espère, je sens que mon instinct me le dicterait. Mon instinct, celui qui m’a maintenu en vie durant ces derniers mois. Je suis persuadé qu’il est lié à mon amour d'une façon ou d’une autre cet instinct. De plus en plus animal, avide de sa présence.

Et si elle était dans cette voiture qui s’éloigne en ce moment ? Cette voiture que je vois souvent, trop souvent, dans ces lieux. Pourquoi celle-là ? Pourquoi maintenant et pas la semaine dernière ? Où s’en va-t-elle ?

Rose seule (3)

Je détache mes liens avec le morceau de verre.
Puis j'y vois enfin, la nuit est douce avec mes yeux aveuglés depuis si longtemps.

Je ne sais pas où je suis, une ferme isolée sans doute, je n'entendais pas l'angelus.

Sur une table, il reste du pain, du lait. Je fais un balluchon, pas grand chose.
Je me lave dans le froid. Avec bonheur. Juste un peu, pour ne pas perdre mon avance, mais il me faut recouvrer apparence humaine.
Il faudra que je trouve à me changer et à manger : je ne dois pas repousser les quelques âmes susceptibles de m'accueillir.

Je quitte la ferme sans regarder derrière moi. Le soleil pointe déjà.

J'ai les pieds nus, j'ai mal.

Je m'arrête pour les réchauffer, les envelopper d'un mauvais chiffon.
Je respire. Le soleil s'est levé, et j'ai mal aux yeux. Je regarde autour de moi.
La campagne est belle, vaste et plate. Les arbres sont nus. Je n'en ai pas vu depuis si longtemps, ils étaient couleur de feu. La brume en suspension au-dessus des champs et sur le chemin me donne l'impression de marcher sur un nuage de givre. Le ciel est d'un or pâle un peu rosé, de ces couleurs qu'on ne découvre qu'à l'aurore d'hiver, qui semblent retenir le souffle du soleil.
Les haies sont de dentelle scintillante. Etre en vie. Et ne pas être seule.
Parler avec des gens, voir des visages sourire. J'aspire tant à montrer à l'enfant la chaleur de l'amour, lui apprendre la vanité de la guerre et la beauté de la vie. Lui transmettre la fougue de son père.
J'ai arrêté de saigner. Comme si le bébé accompagnait mes efforts.
Le village que je trouve est désert. L'heure est au déjeuner. La marche m'a ouvert l'appétit. Un reste de pain, un peu d'eau à la fontaine. Je mange lentement, mes dents me font défaut. Figure humaine...

J'avance et trouve un portillon ouvert dans un grand mur d'enceinte.
Je m'y aventure, prudente, me cache entre les arbres. Les fenêtres de la maison, une grande maison de maître, sont ouvertes sur le jardin.
Balluchon posé, je jette un oeil à travers la fenêtre la plus basse, une sorte de soupirail qui est ouvert. Je le jauge, m'y glisse après avoir inspecté les alentours. Inutile de demander l'aumône à cette heure, dans mon accoutrement de prisonnière maculé de sang et d'immondices.

Quelques bruits se rapprochent de la porte de l'office où je me suis glissée. Je me jette sous une console, abritée par un drap étalé en attente du fer. Je vois des chaussures. J'entends la fenêtre se fermer.
Je tremble. Ma posture est douloureuse et s'éternisant, me paralyse.
Les pas s'éloignent à nouveau, un cliquetis de vaisselle annonçant un plateau chargé.

Je rouvre la fenêtre et m'échappe, le balluchon rempli de victuailles et de linges propres.
Malgré moi, je pisse là, sur les feuilles, sous les arbres du parc. La peur.
Mes larmes coulent.
Je suis une voleuse.
Il ne faut pas qu'ils me reprennent.

Malgré le rouge de la honte au front, je suis soulagée en quittant le village. Je reste sur les chemins de traverse. Sur la route les questions sont nombreuses, les suspicions vont bon train. Je ne peux me fier à rien ni personne, maintenant je suis vraiment hors la loi.

Je traverse un bois. J'y cherche un ruisseau, un abri. Je trouve un petit étang, et malgré l'eau glaciale je me baigne, me sèche avec le vieux drap que j'ai emporté plié.
J'enfile un jupon de toile fine; il est trop grand pour moi. J'ai emporté un pantalon par mégarde, dans ma hâte je n'ai pas fait la distinction. Je l'enfile, et il est à ma taille. Mon ventre est un peu plus rond qu'avant, je souris, je m'inquiète.
Le pantalon est chaud : c'est tout ce qui importe.
Je respire.
Alors je prends une chemise, serre ma poitrine sous un bandeau de drap. J'ai même trouvé des chaussettes.

La nuit tombe, et la pluie vient. J'ai découvert une cabane de chasseur près de l'étang, j'espère que demain personne n'y viendra de bonne heure.
Je me couvre comme je peux, le vieux drap et le jupon trop large. Je garde mes vieux habits souillés, je les laverai si je peux.

Les bruits de la nuit me font peur. Je ne peux pas dormir. Je tressaille à chaque hululement, chaque craquement de brindille.
J'étais à l'abri hier, j'étais à l'abri. Je n'ai pas d'arme.

Peu à peu la forêt déploie ses odeurs, son air fauve. La lune est gibbeuse, des nuages de brume la chatouillent et déposent du givre sur les hautes cimes des arbres.
Le vent porte des plaintes sourdes, comme si les esprits sortaient de terre pour gémir.

Mes yeux se rouvrent brusquement. Je me suis endormie de froid. Mes pieds se gèlent, ils me font mal. Je me relève, c'est l'aube.

La ferme.

Cette voiture, il me faut la suivre, savoir où elle se rend. Comment faire pour suivre une voiture à pied? Elle va plus vite et surtout se fatigue moins, et elle n'a pas besoin de se cacher.

Je ne vois qu'une seule solution, la suivre par étape. Après tout, elle passe tous les jours. Ça va être long, mais si mon instinct ne me trahit pas, le jeu en vaut la chandelle. Et puis je n'ai pas le choix, dans cette prison, je ne peux ni rentrer ni sortir discrètement.

Chaque jour, j'ai l'impression de ne pas avancer suffisamment vite, suffisamment loin. C'est frustrant. Obligé d'attendre son passage, à l'aller comme au retour, pour pouvoir avancer sur la bonne route. Heureusement, la terre est humide, les pluies d'automne laisse des traces sur les chemins de campagne. Malgré ça, il me faut une dizaine de jours, peut-être plus pour arriver à cette ferme isolée au volets clos. Une dizaine de jours de plus à espérer que ma Rose va bien, une dizaine de jours de plus à désespérer d'être loin d'elle, loin de ses bras.

J'ai croisé la voiture quelques heures plus tôt, je peux donc aller sauver mon amour, ma raison de vivre, de survivre.

Je cours vers la maison, cette maison pleine de mes espoirs, dans ces premières heures d'un jour nouveau.

Les pièces sont sombres et vides, désespérément vides.

Aucune trace de ma bien aimée.

Puis il y a cette chambre avec ce lit défait ces draps et ce sang.

Je suis pris d'un vertige.

Ma Rose.

Du sang.

Il me faut de longues minutes pour me rendre compte qu'il n'y en a pas suffisamment pour que je m'alarme, que s'il lui était arrivé quelque chose, au fond de moi je le saurai.

J'ai encore perdu sa trace.

Quand vais-je enfin la revoir et la serrer dans mes bras?

Je commence à désespérer, mon espoir de la revoir s'amenuise et par la même mes forces et ma vie. Je m'assoie sur le lit, ce lit qui l'a accueilli pendant toutes ces nuits loin de moi.

En relevant mes yeux, j'aperçois une cordelette sur les tomettes, puis un morceau de verre à coté.

Ma Rose c'est enfuie!

Je retrouve soudain ma force et ma raison de vivre.

Elle est libre.

Il me faut la retrouver avant eux, avant qu'ils ne me retrouvent aussi.

Mais où?


Antoine, enfin

Alors que je déplie douloureusement mes muscles, une chaleur monte en moi, soudaine.


Deux yeux brillants de fièvre me scrutent, me sondent, durs mais emplis de larmes.
_ "Comment as-tu pu me laisser partir, Rose ? Crois-tu que je peux vivre sans toi ?"
Je tremble comme feuille, m'affaisse à ses genoux.

Antoine,

Il a veillé sur moi. Comment m'a-t-il retrouvée depuis le Cherche Midi ?
Près de moi, toute la nuit, sans me toucher, sans me réveiller.
Mon Antoine, doucement, se rapproche, me relève entre ses bras.

Je suis si stupéfaite, le bonheur m'étouffe, la peur aussi qu'on nous retrouve tous les deux... et je le serre contre moi, sans un mot. Longuement il me berce, me caresse.
Ses larmes coulent alors que sa main effleure mon ventre.

Il a deux êtres à protéger, me dit-il.
Ma honte s'efface devant sa fierté d'être père.

Mais Antoine sait que nous sommes menacés, et il me demande de me hâter. Son sang-froid m'impressionne. Ne songeant qu'à notre survie, à nos poursuivants, il rassemble nos affaires et s'engage d'un pas leste entre les arbres de Chevreuse. _ "Nous devons nous éloigner de cette région au plus vite !"

Chemin faisant, il me confie les derniers exploits du Tigre, Clémenceau, et me rappelle l'affaire du Capitaine Dreyfus : ça lui a donné une idée.
_ "Quelqu'un a profité de ma désertion pour me faire endosser une sombre affaire d'espionnage qui commençait à mal tourner. Alors je n'ai pas beaucoup de choix : soit fuir le pays, avec toi, soit rester et trouver le vrai coupable pour me disculper."

Je le prie, le supplie de partir : "Tu n'as aucune chance, imagine que ce soit un gradé : personne ne te croira, mon Amour !"

Je suis si heureuse qu'il m'ait retrouvée, ses bras sont chauds, ses baisers sont suaves... Mais très vite je serai une charge pour lui, et il risque sa vie ! Il ne faut pas qu'il s'encombre de moi... Mais il reste sourd à mes arguments et, à mesure que nous avançons, devient plus sombre : ses mâchoires se serrent, son air se butte, et il ne me parle plus.
Et moi j'ai le coeur déchiré.

Rose, enfin

Je parcours la campagne voisine, décide de me rapprocher des maisons. Je sens qu'elle n'est pas loin. Toute la journée, je me cache des vivants, je me cache de mes semblables.

Malgré ça, je revis.

L'espoir me donne des forces que je n'imaginais pas.

Le jour commence à disparaître en même temps que naissent des doutes, insidieux.

Où est ma Rose?

Si proche, si loin.

Quand, enfin, je la retrouve, la nuit s'est installée. Froide.

Elle est là, à mes pieds.

J'ai envie de pleurer. De la prendre dans mes bras.

Elle dort. Je ne veux pas la réveiller.

Cette nuit, elle dormira.

Je la veillerai, ainsi que toutes celles qui vont venir.

Je ne la quitterai plus.

Visiblement, mon tendre amour a souffert, je voudrais tant lui parler, lui demander comment elle va.

Mais elle dort.

Je reste à ses cotés, je pleure en silence. Ne pas la réveiller.

Je l'observe dans l'obscurité.

Elle a changé, pas seulement les traces des coups qu'elle a reçus.

Si je tenais l'ordure qui a maltraité ma Rose!

Quel idiot!

Comment n'ai-je pas vu tout de suite son ventre, sa poitrine gonflée !

Le bonheur.

La peur.

Les larmes.

Je souris.

La nuit laisse la place à une douce lumière.

Déjà.

Je n'ai pas dormi, et pourtant je me sens reposé.

Ma Rose vient de bouger, elle ouvre ses jolis yeux encore embrumés de ses rêves.

Je la regarde.

Elle me sourit, visiblement surprise de me voir.

Des larmes coulent encore sur mes joues, tant de raisons de se réjouir et de pleurer en même temps.

Je m'approche et l'aide à se remettre debout.

Je la prend dans mes bras, la berce longuement.

La caresse.

Mes mains s'attardent sur son ventre.

Les premiers mots de nos retrouvailles s'écoulent de ma bouche.

Deux êtres à protéger.

Il ne faut pas rester ici, je rassemble nos affaires. Ils nous faut partir vite.

En chemin, je lui fais part de mes doutes sur ma situation.

Elle veut que je la laisse elle et le bébé. C'est hors de question.

Sans eux, je ne pourrai pas vivre. Plus vivre.

Je ne supporterai pas d'être une fois de plus écarté de ma Rose et de notre enfant.

Enfant, comme ce mot résonne étrangement en moi.

Quelle vie lui offrir? Serai-je un bon père? Me laissera-t-on seulement être père?

Pourquoi alors que je tiens mon bonheur dans mes bras, je ne puis en profiter pleinement?

Je dois lui paraître bien taciturne.

Unie à Antoine

Les lieues se succèdent sous nos pas. Nous parlons peu, mangeons le fruit de nos rapines et du braconnage auquel se livre Antoine.
Nous dormons dans des fossés, dans des cabanes oubliées.
Le soir je ne sens plus mes jambes et, parfois, je m’endors dans ses grands bras avant même que le feu ne nous réchauffe.
Le matin, nous quittons nos refuges avant l’aube. Les chasseurs ne sont pas nombreux mais ils pourraient nous confondre avec du gibier.

Je tremble dès que nous approchons des habitations.
Tacitement, nous avons convenu de fuir toute rencontre.
Je ne sais par quel miracle, l’autre jour, alors que j’arrachais des vêtements sur un fil au soleil, personne ne m’a vue ni ne nous a poursuivis. C’était midi, on devait être dimanche ou bien une cérémonie était célébrée car on avait entendu les cloches sonner à la volée depuis plusieurs milles. J’ai pensé prier pour que Dieu me pardonne ce vol, mais au fond je l’ai fait pour vivre, et non pour nuire, alors les Commandements de Dieu, je me dis qu’ils ne devraient pas être si rigoureux, si Dieu était vraiment de miséricorde.

Nous nous reparlons peu à peu. D’abord ce fut pour les choses simples, le manger, le boire, le dormir. Ont suivi les gestes du soin : ses pieds écorchés, mes mains gelées. Il frémissait en voyant mes blessures, et moi en lisant ses souffrances sur son visage.
Il a crié vengeance maintes fois contre ceux qui me torturaient en prison. Torture.
Ce mot, je ne l’ai jamais employé. Je l’ai lu une fois, je crois, dans un livre et le dictionnaire après.
Je sais que lui, il a vécu une autre forme de torture, et je hurle au-dedans contre ces puissants qui se servent des pauvres gens comme de chair à canon. Ce que j’ai vécu en prison, n’est rien comparé à ce qu’il a traversé.

Il y a cette question, aussi, qu’il ne m’a pas posée, mais à laquelle je devais répondre. Mon ravisseur.
_ « Il ne m’a pas violée, Antoine. Pas plus que les autres de la prison. Si c’était le cas, je me serais tuée. »
Il m’a dit qu’il le reconnaîtrait entre mille hommes, et qu’alors, il se chargerait de lui.
Son ton m’a fait frémir.
J’ai pris son visage entre mes mains, et j’ai posé mes lèvres mouillées de larmes sur les siennes tordues de rage, et je l’ai prié de n’en rien faire. La justice. Croire à la justice.

Nous avons réfléchi ensemble.
Si cet homme m’a soustraite à la prison, c’est qu’il craignait qu’Antoine ne reparaisse, et révèle quelque vérité, ou bien moi. Nous nous sommes regardés, ensemble nous avons pensé au procès de Dreyfus.

Nous avons passé en revue tous les gens qu’il a pu croiser depuis Lons-le-Saunier, nous avons listé tous les documents militaires qu’il aurait pu approcher. Mais rien ne lui revient.
_ « C’est simple, Rose, je n’étais qu’un troufion, je n’ai jamais croisé d’ennemi plus de trois minutes, d’autres troufions en plus, comment auraient-ils pu me corrompre ? Nous n'arrivions même pas à nous comprendre ! et je n’aurais jamais pu approcher quelque document que ce soit d’assez près pour le voler ! »
Jusqu’à présent, nous n’avons pas le moindre indice de ce qui a pu lui valoir cette accusation de haute trahison.
Mais il est vrai que nous n’avons aucune information, pas un journal, aucun contact qui pût nous permettre de rechercher la vérité.

Elle nous échappe, comme a échappé à tous les hommes simples la raison pour laquelle la guerre a lieu. On y est entraînés, mais pour qui, pour quoi ? Les propagandes sont fortes pour nous dire que l’ennemi c’est le monstre. Ça, oui.

Alors que nous sommes à l’abri, Antoine pose ses mains sur mon ventre, et fait silence. Il observe les mouvements du bébé à l’intérieur. J’étais encore seule à les percevoir, puis voilà deux jours, il a senti un coup de pied, il a failli crier de joie. Il m’a tenue longtemps tout contre lui, murmurant contre mon ventre, parlant à son enfant du bonheur de nous avoir.
Je crois que j’ai pleuré. J’avais peur de mon homme, de ses fantômes, de ses secrets. Mais dans un instant comme celui-là, je sais que son vrai grand secret, c’est nous. Il est resté pour moi, pour nous.
Et le reste de ses hantises, je les apprivoiserai, et je lui confierai les miennes, cette terreur qui me réveille parfois, une branche contre la cuisse, ou la brûlure d’un tison échappé du foyer.

Pour tromper l’ennui de la route, nous chantons de vieux chants briards. Il m’apprend les comptines que ses compagnons d’armes récitaient dans la boue des tranchées. Il me parle des hommes qu’il a connus, leur cœur, leurs espoirs, leurs familles.
Il ne me parle jamais de leur terreur. Il ne me dit jamais ceux qui sont morts ou blessés. Mais à la cassure de sa voix, je sais.
J’apprends son horreur comme on meule une pierre, contour par contour ; et je délivre la mienne comme on extrait un suc venimeux d’une plaie. Goutte après goutte.

Voilà deux semaines que, tant bien que mal, nous échappons aux regards et aux routes, et avançons en direction du nord ouest, dans l’idée de regagner la Manche.
Mais la fatigue se fait bien sentir, le froid est cruel, et il nous faudra sous peu un abri plus solide qu’un tressage de branches.

Lorsque la pluie tombe, nous nous abritons ensemble sous la couverture, mais Antoine s’est mis à tousser et se prive pour que je nourrisse assez le bébé. Cela me fait peine, mais nous n’avons pas d’autre choix.
Ce matin, nous gravissons une colline qui nous masque le soleil levant. La pente est drue, couverte d’une herbe dense que les vaches sont en train de paître.
A l’arrivée sur la crête, au détour du repli, surgit une ferme. Elle est à quelques pas. Elle nous a surpris et, le pire, c’est qu’un homme se tient dehors, appuyé sur le pignon.
Il n’a pas pu ne pas nous voir : le soleil nous éclaire en plein, cette fois.
Après quelque hésitation, nous approchons.
Le vieil homme a l’air prostré. Sous sa casquette quelques cheveux blancs s’échappent, ses bottes sont couvertes de boue comme s’il venait de retourner la terre. Il regarde le sol fixement, il ne nous a pas vus.
Nous nous concertons en silence, mais l’homme a l’air de chanceler, et Antoine arrive au dernier moment pour le soutenir avant qu’il ne s’affaisse.
Je l’aide un peu pour porter le bonhomme à l’intérieur de la ferme. Il n’y a trace de personne d’autre, là. La cheminée est froide, l’évier est rempli de vaisselle, tout est sale. La seule fenêtre de la grande pièce éclaire un bout de table recouvert de toutes sortes d’objets, principalement des outils de menuisier.
Tandis qu’Antoine aide le vieux à s’asseoir, je nettoie quelques récipients pour trouver un gobelet et lui donner à boire.
J’ai déjà vu deux ou trois fois des gens dans cet état de choc, dis-je à Antoine. Il a dû recevoir la nouvelle d’un décès ou quelque chose de grave. Peut-être un fils perdu à la guerre.
Alors que je prononce ces mots, l’homme réagit vivement. Le voilà qui prend Antoine dans ses bras. « Philippe, Philippe, mon fils ! tu es revenu ! te voilà ! mais pourquoi n’as-tu pas prévenu ! et comme tu es maigre ! viens ! je vais te donner à manger ! »

Abasourdis, nous l’observons s’agiter. Puis Antoine, pris de pitié, oubliant la faim qui le tenaille et que l’homme s’apprête à apaiser, s’approche de lui, et lui parle. Un murmure, que j’entends à peine, mais je sais que, la mort dans l’âme, il le détrompe et lui fait voir la réalité en face. Mon Antoine est de ces hommes qui croient que seule la vérité est bonne à dire, et que mentir à quelqu’un pour ne pas lui faire de peine, c’est lui en faire encore davantage car c’est ne pas le respecter.

Le vieux tout d’abord proteste, s’agite.
Puis le voilà qui éclate en sanglots.
Alors il s’avise de ma présence, et me renvoie rudement dehors.

Je quitte la pièce, et vais m’adosser sur un banc contre le potager clos.

J'attends qu'Antoine ait calmé le bonhomme. Mais s’il parle de nous au village ? alors nous sommes perdus !



La clef des champs.

Je ne sais que dire, tellement de sentiments contradictoires, de pensées bonnes et mauvaises. Je préfère le silence, plus simple, plus pudique, plus lâche. Mais ça ne peut durer !

Ma Rose tente de répondre aux questions que je ne lui pose pas.

J’essaie de lui montrer que je suis toujours l’Antoine d’avant la guerre, mais je ne suis pas sur d’y croire moi-même.

Je vois dans ses yeux les horreurs qui lui renvoient mes souvenirs.

Notre traversée des campagnes de ce pays, pour lequel j’ai perdu tant de choses, dont l’estime et l’amour que j’avais de lui, est dure, éprouvante.

Comme elle est courageuse, mon aimée.

Je ne sais pas depuis combien de temps nous marchons. Entre froid, fatigue et privations.

Nous arrivons à une ferme, le fermier ne nous voit pas arriver. Il chancelle, je me précipite et arrive juste à temps pour le rattraper dans sa chute. Je le fais rentrer dans sa demeure, il semble seul. La vaisselle s’accumule.

Quand il revient à lui, il me confond avec un certain Philippe, dont j’apprendrai plus tard qu’il est son fils. Il me trouve maigre et se précipite pour m’offrir un repas. La faim me tenaille, mais je ne peux tromper ce vieil homme. Il s‘écroule dans mes bras, perdu.

Quand il voit Rose, il lui demande de sortir. Sa présence et sa rondeur lui rappellent sa femme décédée l’hiver passé et son fils dont il vient d’apprendre la mort.

Il m'apprend qu'il s'appelle Jean, au fil de la discussion, malgré la tristesse, ou pour la combattre, il pense à ses champs qu'il faut labourer. Que sans Philippe, ça va être dur, le poids des ans se fait sentir sur ses épaules pourtant vigoureuses.

C'est alors que je lui propose de l'aider, pendant que nous serons aux champs, Rose pourra entretenir la ferme. Il semble enchanté à l'idée, plus pour vaincre la solitude du deuil que pour l'aide réelle que je vais lui apporter.

Je lui dis qu'il devra rester discret sur notre présence chez lui. Un coup d'oeil par la fenêtre derrière laquelle se tient Rose, il ne me demande rien. Dans son regard, parmi toutes les émotions que j'y vois, je devine qu'il ne parlera pas.

Nous allons enfin avoir un toit, de la chaleur et des vrais repas, mais pour combien de temps? Pourrons-nous rester suffisamment longtemps pour que le bébé, mon fils, notre fils puisse naître?

J'espère que nous allons enfin pouvoir profiter d'un moment de bonheur, même si ce bonheur n'est possible que par le malheur d'un autre.

Quelle saloperie cette guerre.

Quand s'arrêtera-t-elle, elle et le flot de morts, de malheurs qu'elle entraîne dans son sillage ?

J'ai honte des jours heureux que je m'apprête à vivre, comment peut-on arriver à avoir honte d'être heureux?

J'ai envie de pleurer et de sourire en même temps.

Je sors rejoindre mon tendre amour et la serre dans mes bras. Dans ses yeux, l'impression qu'elle comprend mes sentiments sans que je n'aie besoin de les exprimer me réchauffe le coeur, me rassure et m'inquiète.

Je ne voudrais pas qu'elle en souffre.

Dans les bras d'Antoine

Il m'a prise dans ses bras.


Nous sommes sains et saufs, pour combien de temps nous ne le savons pas.

Les gendarmes vont sûrement repasser. Ou le Maire, ou même le facteur. Mais cette nuit, aucune bête sauvage, aucune froidure, aucun danger. Là, sous le toit de Jean, dans ce lit de paille fraîche, cette nuit, enfin, nous pouvons reposer paisiblement.

Je tremblais encore comme il m’a chuchoté ces douces phrases de réconfort.

Blottie entre ses bras, je songe aux dangers que nous avons bravés, inconscients, emportés par notre course, aveuglés de rage et de joie mêlées.
Ce soir, enfin, nous nous retrouvons, simple femme, simple homme, l’un contre l’autre, hors d’atteinte du destin.

C’est alors que ses mains ont parcouru mon corps, que sa soif a répondu à ma faim.
J’ai ressenti une grande chaleur, et comme un éblouissement, et enfin sous son poids j’ai senti mes veines éclater pour me faire sombrer dans un océan chaud, ample et limpide.

Il me sourit, couvert de sueur.
Il est beau, mon Antoine, et sa tendresse me transporte où seules les étoiles de ses yeux brillent.

Le répit

Antoine a d’abord coupé du bois. Et taillé des roseaux au bord de la rivière. « C’est l’Eure » lui a dit le père Jean. Parfois il attrape un lapin au collet ou pêche trois poissons. Ça améliore notre ordinaire, car les poules nous les gardons pour les œufs.

Les labours d’automne ont été vite faits. « Antoine est un bon gaillard ! T’auras un fils bien beau et robuste, pour sûr !» m’assure-t-il.


Maintenant, la nuit tombe de plus en plus tôt.


Je trais les vaches qu’on a fini par rentrer dans l’écurie. Il n’y a plus de cheval. Le potager est bientôt vide.

Jean m’a fait faire des conserves de légumes. Et la lessive à l’eau chaude dans une machine qu’il a inventée. Il faut tourner une manivelle en tâchant de ne pas se brûler… Je lui ai dit : « C’est bien beau, Père Jean, cette invention, voilà bien du poids en moins à remuer ! Mais il faut tout de même rincer; et soulever deux fois cette machine remplie d’eau et de linge, bah ça demande d’être à plusieurs ! » Alors il m’aide.

Et le soir tandis qu’Antoine fait de la vannerie et moi un ouvrage de couture, il fait des dessins pour améliorer son système, ou il bricole une mécanique.

Et puis, au coin de l’âtre, notre hôte nous raconte les histoires du pays, nous parle de sa famille.

Antoine et moi nous nous regardons, parfois. La tristesse et la solitude semblent moins lui peser depuis qu’on est là. Mais mes frères me manquent, et je sais que mon homme se soucie pour Solange. Cela lui fait peine de ne pouvoir lui écrire.


Alors j’imagine un stratagème pour lui faire parvenir un courrier qui la rassure. Mais aucun code n’existe entre nous, et je ne veux plus mêler mon frère à notre course.


Quand nous ne sommes plus que nous deux, le dimanche lors de la messe, nous discutons un peu, comme un vrai couple avec des projets.

Moi, je voudrais que nous repartions. Nous sommes plus forts, nous avons fait un peu de travail ici, et puis l’on nous retrouvera sûrement si nous restons trop longtemps. Il nous faudrait fuir le pays.

Antoine me presse de rester au moins jusqu’à la naissance du petit.

_ « Il faut que tout se passe bien », me dit-il, « et le voyage te fatiguerait trop à présent. »

Il m’assure que seuls les beaux jours attireront l’attention sur nous, et il a confiance dans notre hôte pour taire notre présence.


Pourtant je pense qu’il voudrait aussi autre chose. Même si nous restons sa priorité, il voudrait laver son honneur.


Et il ne pourra prouver son innocence en quittant la France.

Le calme

La vie est paisible à la ferme.

Quel bonheur de vivre normalement.

Le travail physique, parfois dur, me fait du bien, il me lave la tête et me permet de m’endormir rapidement, sans avoir trop le temps de réfléchir et de penser à notre situation.

Je sais que ce bonheur ne durera qu’un temps.

Je voudrais tellement qu’on puisse retourner parmi les nôtres, seulement pour cela, il faudrait que je sois innocenté. Mais jamais ils ne croiront un déserteur.

Suis-je donc condamné à ne jamais revoir ma mère, ma sœur et son bébé ?

Pire que tout, je condamne également Rose à ne plus revoir les siens. Et mon enfant ?

Rose voudrait qu'on reprenne la route avant qu'on nous retrouve. A quoi bon ? Ici ou ailleurs, les chances de se faire prendre sont les mêmes. Ici, le bébé pourra naître dans de meilleures conditions, c'est ce qui m'importe le plus.

Mais après?

Je ne veux pas abandonner Rose et notre enfant, je ne veux pas non plus leur faire courir le moindre risque. Je ne sais pas comment faire pour prouver que je ne suis pas un traître. Quand bien même j'y arriverais, je risquerais tout de même de me faire fusiller comme déserteur.

Dois-je fuir ce pays que j'aime malgré tout le mal qu'il me fait?

En attendant de prendre une décision, ou qu'un événement nouveau prenne cette décision à notre place, je continue à aider Jean.

J'apprends beaucoup à ses cotés, il m'inculque les bases de la mécanique, j'admire son ingéniosité.

l'hiver arrive à grands pas maintenant, notre bébé aussi. Que c'est bon de sentir sa vivacité, c'est émouvant d'imaginer que ce ventre distordu protège tant bien que mal notre bébé de ce monde bien trop souvent cruel.

L'impatience et l'appréhension se mêlent en moi.

Jean me dit que tout va bien se passer, que c'est lui qui a assisté sa femme lors de la naissance de son fils.

Malgré son assurance, je ne peux me sentir rassuré face à quelque chose que je ne maîtrise pas, que je ne connais pas.

Alors que nous étions en train de modifier une de ses inventions, il m'a dit que se serait un garçon, à cause de la forme du ventre.

Je me demande bien comment il peut savoir ça, il semble savoir tellement de choses.

Ma tendre Rose tente aussi de m'expliquer comment ça va se passer et ce que je devrais faire, je ne sais pas si j'en serai capable.

Et pourtant, il va bien falloir, le moment approche et ma Rose semble avoir de plus en plus de contractions, ses mouvements semblent lui être de plus en plus pénibles.

Et si nous étions obligés d'appeler un médecin, que se passerait-il pour ma Rose et pour le bébé?

Une lettre

Madame Solange D.
aux bons soins d'Auguste A.
Pommeuse, Coulommiers
Seine et Marne

Madame,

Comme mon ami votre fils Antoine je sers l’Armée de France depuis l’an passé.
J’ai appris par les journaux qu’Antoine est traître, et je ne le crois point car c’est un bon gars, qui ne me parlait que de vous et de sa sœur et de sa Rose et qu’il l’aime comme un fou.

Quand il était encore au 8°régiment d’infanterie, il était mon meilleur ami, et je pourrais cracher sur la tête de mon mioche qu’il n’a pas volé ces papiers de malheur. Pour sûr il a été dupé par l’officier qui l’a escorté à Lons-le-Saunier : c’était un deuxième classe comme nous autres et il a eu du galon à rien fiche que c’en est une honte.
Cet officier c’est le caporal Antoine Fouyot, je sais car il a le même nom qu’Antoine et il nous faisait bien des misères et il fricote tout le temps avec les boches en lousdé. Cet enfant de salaud il est de Paris, là-bas il traînait sur les fortifs il s’en vantait en plus comme le fier-à-bras qu’il est alors qu’il ne sort jamais que le dernier des tranchées pour attaquer ; pour sûr ce lâche-là il était un de ces brigands dont ils causent dans les journaux. Alors je voulais dire la vérité à mon colonel mais j’ai pris trois jours pour insubordination alors je me tais ça vaut mieux sinon mon petiot il n’aura pas la pension si on me fusille.

Mais vous on ne vous jugera pas comme vous êtes sa mère et vous pouvez faire plus que moi alors voilà je vous dis tout : Antoine Fouyot quand il est parti à Lons le Saunier avec votre fils, il avait acheté du tabac qu’il disait pour le fumer en chemin, que jamais il n’a voulu partager même quand on lui a foutu la rouste il n’a pas voulu nous laisser regarder dans sa musette alors ce n’est pas naturel, pas vrai ? on a toujours tout partagé dans le régiment même lui, vous voyez ce n’est pas honnête il est trop taiseux pour être honnête moi je dis. Et pouvez-vous me dire avec quel argent il a pu s'acheter ce tabac ? ici on nous le donne, même s'il est méchant, alors que son tabac il était bien riche or je sais bien qu'il n'a reçu aucun mandat ni colis d'aucune sorte pour s'acheter ce trésor-là ! Et depuis ici tous les gars on le regarde de travers et s’il fait un faux pas il n’y coupera pas c’est Alphonse qui vous le dit.

Vous pouvez m’écrire par la même façon que je vous envoie ce pli, puisque Auguste le cadet de Rose il est mon protégé et il ne dira rien du tout, même qu’en plus j’ai appris que Rose était en prison je ne comprends pas. Est-ce que c’est bien vrai ? qu’est-ce qu’ils lui reprochent ? Auguste il me dit qu’il ne l’a pas revue avant d’être enrôlé et que même ils l’ont bien à l’œil à cause de sa sœur et que lui il préfère ne rien dire car les gendarmes ont tout fouillé la maison de son père à ce qu’il m’a dit.

Voilà j’ai eu bien de la peine à vous écrire maintenant mon devoir est fait je crois et merci à Antoine pour ses bontés si vous le revoyez.

Votre dévoué Alphonse Paillart.

Enquête à deux

L’hiver est rigoureux, mais Antoine a rentré bien du bois.

Si au début j’enrageais de n’avoir guère à faire, je peine trop à présent pour me plaindre de l’ennui.
Le petit se fait lourd, la maison est grande et je ne compte pas sur les hommes pour m’aider, Jean s’absorbe de plus en plus dans ses travaux ingénieux à mesure que les intempéries nous cloîtrent.
Antoine s’y est piqué, et y consacre autant de temps que possible. Il a conçu une voiturette pour poser le couffin.

Je dévore les quelques livres trouvés ici. Jean s’est étonné de notre instruction alors je lui ai expliqué les bontés de notre curé de Pommeuse et combien il nous a tous pris sous son aile en plus de la catéchèse pour que nous lisions de tout, de sorte que nous aurions pu tous avoir notre baccalauréat s’il nous avait été donné de passer le concours pour entrer au lycée.

Le certificat d’études n’est pas requis pour cultiver la terre, mais comme j’ai trois frères la terre ne me sera pas donnée, et quant à Antoine, le curé disait qu’il était le plus vif de nous tous et qu’il devrait bien partir à Paris suivre des études d’ingénieur comme le plus jeune des Garreau. Mais il a moins lu que moi car c’était le seul homme de sa maison, pourtant il apprend vite.

Jean va chaque dimanche à la messe, s’arrange pour quelques courses discrètes en disant qu’il fait des réserves, mais ces réserves partent bien vite et un voisin aurait tôt fait d’observer la fumée de la cheminée qui ne s’arrête jamais, la taille du tas de bois qui n’est pas celle pour un homme seul, les collines giboyeuses un peu vides et les eaux de la rivière moins poissonneuses.
Il m’a recommandé de ne point ouvrir la porte et de me cacher si le facteur ou un rémouleur devait passer. Je fais très attention à ne pas rester devant la fenêtre, mais il faut bien que j’y passe car là est la table et se rangent les affaires.

Mais mon homme, il est souvent dehors, et même si la guerre lui a appris à être habile à se cacher, il ne pourra toujours se dissimuler derrière les châtaigniers nus. Je ne lui en parle pas, pour autant que je peux cacher mon effroi. Je lui fais confiance, je ne peux rien d’autre : il ne tiendrait pas en place dedans.


Le jour croît de nouveau, mon terme approche, et les hommes sont nerveux.
Jean a ramené ce midi, de la messe, le journal qui paraît le dimanche, le Miroir. Il est question d’espions.

Antoine et moi fouillons dedans à la recherche d’indices.
Le père Jean sait tout de notre fuite, à présent : nous avons confiance en lui, comme lui en nous. La présence d’Antoine le rassérène un peu de la mort de son fils, et notre petit, c’est un peu son petit-fils à venir aussi.
Il faut dire que l’ardeur d’Antoine au travail, notre respect, notre amour mutuel lui ont inspiré cette confiance.
Il ne reçoit jamais aucune visite, ce que je trouve singulier car, en Brie, chaque vieux était visité de sa famille ou, à défaut, de ses voisins, des dames patronnesses ou bien encore du curé. Ici, tout le monde semble l’avoir délaissé, et cela nous ferait peine si ce n’était pas notre garantie d’être cachés.

Relisant la page des déserteurs et des hommes recherchés, je me rappelle que l’audience de mon procès était fixée au jour où j’ai été enlevée. Antoine fait toujours partie des hommes recherchés, mais pas moi. Comment est-ce possible que ma disparition soit passée inaperçue, sinon à imaginer qu’elle a arrangé le juge ?
Le parfum de mon geôlier me revient encore. Il s’agissait d’un homme de qualité. Sa voix, je l’avais déjà entendue. Mais je ne l’ai pas vu, et je n’ai aucune preuve. Si pour moi, il s’agit forcément du juge, quelle serait la valeur de ma parole ? A fortiori devant un juge militaire. Et l’accusation est grave, d’autant qu’elle n’a aucun intérêt pour Antoine. Si le juge était ce malade mental qui me lisait ces poèmes, il n’a rien à faire avec la trahison, et autant ne pas m’appesantir sur ses motifs, je sais qu’ils n’étaient point philanthropiques, à tout le moins, et que son objet n’était pas tant de me soustraire à la justice, que d’abuser de moi, tôt ou tard.

Nous refaisons le tour de nos indices respectifs, néanmoins, avec Antoine. La main d’Alphonse dans le courrier qu’il m’a fait parvenir hors Poste. Pour lui, Alphonse est trop brave, trop honnête, pour avoir jamais été compromis de la sorte. Il serait mort plutôt que de trahir.
L’homme qui devait l’aider à s’évader, Armand Pinsard, l’aviateur, aurait pu transporter sur lui des documents dont on a imputé le vol à Antoine : je réplique que c’est impossible, j’avais toute confiance en lui justement parce qu’il était intègre. En tout état de cause, les documents ont nécessairement été volés à Lons le Saunier, sinon ce n’est pas Antoine qu’on aurait accusé : or Armand était encore à l’hôpital de Coulommiers avant son évasion.

Antoine songe à l’escorte qu’il a eue pour quitter Reims et rallier le Jura. Il y avait un sergent de son propre régiment, une sorte de parvenu lâche, crasse et paresseux, et un autre deuxième classe, qui venait d’être enrôlé et qui était affecté au 53° R.I. comme lui. « Ce blanc-bec avait la bouche pleine de rodomontades à l’égard des Allemands », me dit-il, « il les menaçait du haut de ses dix-huit ans, frêle comme une abeille et prompt à la parlotte mais fort pleutre quand il s’agissait de combattre… un Fier-à-Bras, oui, mais sauf à y gagner beaucoup d’argent, il n’aurait jamais eu le cran de trahir, et surtout il n’en aurait pas eu l’idée, préoccupé qu’il était à se tailler une réputation dans le régiment -quoi que personne ne s’y laissait prendre, mon colonel moins que les autres !- »

Nous soupçonnons donc le sergent, un Antoine Fouilleau. Mais rien ne nous donne de preuve que ce peut être lui, car Antoine ne l’a quitté qu’à son départ du camp pour rentrer.

Ces réflexions m’épuisent. Je sais qu’il nous manque trop d’éléments pour parvenir à la vérité.

Comme je me couche, je laisse mon esprit vagabonder alors qu’Antoine et Jean partagent la fumée d’une pipe et devisent au coin du feu.
Notre enfant s’est endormi dans mon ventre endolori, couché sur le côté.
Il m’est plus cher que ma propre chair, il me semble que sa vie est le sang de la mienne, pourtant je ne voudrais pas qu’il naisse dans un monde où l’on soupçonne son père de félonie.
Antoine, mon cœur, mon homme. Chaque jour passé près de lui me convainc davantage qu’il est mon destin, mon étoile. Que je respire ou que je boive, il est là, m’entrant par toutes les cellules du corps. Et la foi que j’ai en la vie, elle sourd dans son regard.
Combien je sais que mes paroles pour le sauver, pour le faire quitter la France, l’ont blessé.
Je sais, mais si je prends part à son chemin, je le ralentis, je le mets en danger, même si je ne voudrais pas priver mon enfant de son père, même si sa présence m’est aussi indispensable que l’air, je ne veux pas qu’il meure, je veux qu’il se sauve.
Et la naissance approche, et avec elle une autre échéance : la séparation d’avec Jean, le retour sur le chemin. Et les dangers plus nombreux encore pour mon Antoine, mais aussi la rage au cœur de ne pouvoir l’innocenter. Il a déserté, mais il n’a pas trahi. Il est dans son tort, mais il n’a pas trahi.

L'attendu

Je n'imaginais pas que se réveiller chaque jour près de celui qu'on aime serait un aussi puissant énergisant.

En dépit de mon dos tiraillé et de mon souffle court, je regarde les matins se lever pleine d'entrain, et mes nuits sont calmes à ses côtés.

Aujourd'hui, j'étends la lessive que Jean m'a aidée à essorer. Le ciel est clair, l'air n'est pas glacé.
Les buissons sans feuilles qui entourent le jardin risquent de déchirer le linge, mais il me faut des draps propres et de quoi coudre une robe, mes flancs sont trop larges à présent pour les pantalons que je porte avec une ficelle.

Jean m'a parfois dit d'ailleurs que j'avais l'air d'une féministe avec ces pantalons. Ça m'a fait sourire: mon père et mon frère aîné Joseph me l'avaient parfois dit quand je parlais, enflammée, de la politique du pays.
Notre famille a beau être issue d'une lignée de paysans et de menuisiers, nous n'avons jamais manqué de livres et de débats à la maison. Et comme j'étais petite quand mes frères discutaient avec mon père, ils ne faisaient guère attention à moi alors que je les écoutais avidement.
Oui, ces souvenirs me font sourire, même s'ils sont loin et que je ne peux les joindre, ils savent les raisons de mon geste et ne me condamnent pas.

J'entends le pas de mon homme, et mon coeur s'éclaire. Alors que mes mains s'affairent, je sais sa chaleur, je la perçois.
Il est derrière moi, m'enlace et niche son visage dans mon écharpe. Soupire.

Mais alors que je me retourne, il s'exclame :

_ « Rose ! Tu n'as pas bien essoré le linge ou quoi ? »

Je le regarde, surprise. Son regard, mi-horrifié mi-amusé, fixe mes pantalons. Alors je sens le froid me mordre, et mon ventre se tordre.
L'eau continue de couler, encore, encore, et je lâche le paquet de draps. Nous nous regardons, il devient blanc, serre les mâchoires, puis me soulève et m'emporte dedans.

Le bébé se dépêche trop, il aurait dû arriver en mai, nous sommes en mars. Mais la poche est rompue, alors que moi je n'ai rien senti.

Cela fait des heures que je suis allongée. Antoine d'habitude me laisse agir à ma guise, mais il m'a interdit de me lever et s'est fâché plusieurs fois déjà. Le père Jean chuchote avec lui depuis de longues minutes. Il n'a pas l'air content.

Pour finir, Antoine s'approche de moi, Jean sur ses talons. Il frotte son visage, secoue la tête, puis me regarde dans les yeux et me demande si je vais bien.

_ « Parfaitement. Je n'ai eu que trois contractions, je peux marcher. Ça aidera peut-être. »

Cela fait quatre fois que je le lui répète. Je finis par perdre mon calme et lui dis une nouvelle fois que je sais ce qui arrive. Ne suis-je pas sage-femme ? Il faut aider le travail. Faire fonctionner les muscles.
Il m'affirme qu'il veut un médecin, pour moi, pour le bébé. Je comprends pourquoi Jean se renfrognait. Un médecin, et notre secret s'envole. Pas de médecin, et qu'adviendra-t-il de mon bébé s'il est mal en point ?
Le dilemme est atroce. Pour qu'un médecin vienne, il faut qu'Antoine parte.
Nous ne sommes pas prêts à cette séparation. Alors nous parlons longuement, et finissons par nous décider alors que les contractions se rapprochent et que l'inquiétude me tord.
Antoine restera jusqu'à ce que le médecin reparte, pour voir son premier né. Puis il devra partir, avant qu'on ne soupçonne sa présence ici.
La décison prise, un catafalque de tristesse tombe sur nos gestes. L'inéluctable approche, et tout nous pèse. Nous ne pouvons plus rien d'autre, car le bébé doit vivre, et c'est ce qui nous porte à présent.

Jean part au village. Antoine m'a installée au mieux dans le lit, fait bouillir de l'eau, déchiré des linges.
Il a posé sa bouche sur mon front. Nous nous sommes quittés, gorges serrées.
Puis il a grimpé au grenier. Ma respiration s'accélère et je sens mes entrailles éclater.
Je l'entends au-dessus de moi, les planches sont disjointes et enfin j'aperçois les brins de paille qu'il fait tomber ici, qu'il écarte pour m'observer. Je l'entends me soutenir d'une voix étouffée, et mes larmes s'écoulent alors que j'enlève la paille pour qu'on ne distingue rien qui le trahisse.

A présent les spasmes tétanisent mon dos. Mes mains arrachent le tissu, la transpiration trempe mon front et je coupe mon souffle pour ne pas crier, car je sais qu'alors Antoine descendrait.

J'ai aperçu une lueur de flamme se refléter dans son oeil, entre les planches, au-dessus de moi. J'entends le père Jean dehors faire du bruit, avertir de leur arrivée.

_ « Antoine, mon amour. Tout se passera bien, je te le promets. »

Il frappe deux coups du poing, pour me signifier qu'il a compris, et la porte s'ouvre, laisse entrer une bourrasque gelée. Seigneur, Antoine devra-t-il partir dans ce froid ? Je ne peux le supporter !

Mon cri d'horreur a alerté tout de suite le médecin qui sans rien dire a lâché sa mallette pour prendre mon pouls sans même se dévêtir.

Question après question, il m'apaise un peu. Il a l'air satisfait que je sois infirmière, mais à quoi bon ? Comme si je pouvais réfléchir. Je ne suis plus qu'un tumulte de douleurs. Si je me tais, c'est pour qu'Antoine ne s'inquiète pas, ne se trahisse pas. Alors je respire, fort, vite, et j'oublie le temps. Je ne suis plus que cette torche noire, et au creux de moi la boule de chair vient au monde, mon petit.

Je fais aveuglément ce que le docteur me dicte. Il parle vite, fort, il me donne des ordres et j'obéis. Il sait. Il sait.

Je plonge.
Je perds la lumière.
Je ne la cherche pas.
Elle est au milieu de moi.
A elle de sortir.
Je suis ton gouffre.
Expulse toi.

Tu cries.

J'arrête de me battre.
J'ouvre les yeux sur ton front fripé. Mon coeur exulte et te soulève, tu es le sang dans mon cou.

Mes doigts s'étendent en tremblant, et j'ôte les traces de ta peau. Tu respires avec peine, mon petit.

Ton corps est minuscule, trop peut-être.
Je l'ai rêvé tant de fois, tu es chaud contre moi.

Le déclic de la clanche me fait lever la tête.

_ « Merci Docteur. »

_ « Je reviendrai, Rose. Votre garçon n'est pas tiré d'affaire. »

Il se détache sur la nuit, et son regard est aussi sombre que le ton de sa voix. Mes yeux se noient vers le plafond, je gémis.

Antoine est là.
Je ne dis rien. Il a pris l'enfant dans ses bras et pleure. Jean le tire par la manche, lui dit que c'est folie de partir par ce blizzard, qu'il peut rester encore, que personne ne sait qu'il est là.
Antoine le regarde, mais il sait que ce n'est qu'un bref délai. Mieux vaut nous quitter quelque temps que de risquer sa tête.

Dans mes yeux, Antoine et son fils. Il veut le nommer comme feu son père, André. Je les entoure de mon cadre à souvenir.

Antoine s'est couché près de moi. Je m'abandonne sous le souffle de mon petit contre mon sein.

L'instinct

Le docteur n'a pas pu venir aujourd'hui. Sans doute la neige tombée toute la nuit l'a empêché. Antoine est comme un lion en cage. Je l'entends tourner et virer là-haut, il doit y faire froid.

Mes quelques blessures ne sont rien, quand je songe à la fragilité de mon petit.
Il ne lui manque aucun membre, mais il est si menu, il pèse moins de quatre livres.
Il a surtout de la peine à respirer et à s'alimenter. Tout notre amour n'y suffira pas. Il doit être soigné par le médecin.

Je ne peux pas me lever, et le pauvre Jean doit seul s'occuper de tout. Il était un peu affollé, au début. On voit qu'il n'a guère l'habitude de s'occuper des autres, tout juste de lui-même. Pourtant il a le coeur grand, et il se met en peine pour prendre soin de nous.
Je sais quel déchirement ce sera pour mon homme de quitter celui qui est devenu comme un père, en dépit de leurs fréquentes querelles pour décider du mieux. Leurs deux caractères trempés se ressemblent, et ils raisonnent pareillement. Simplement, là où l'un est oppressé par la crainte et le sentiment, l'autre prend plus de recul que l'autre. Et réciproquement. Alors ils se complètent.

Mon petit a froid même dans sa couverture. Le couffin est près du feu, il y fait pourtant bon, mais ça ne suffit pas.
Il n'a pas même la force de vagir et pourtant son souffle précipité est ma détresse.

Alors je presse Jean de me l'apporter, mais il me dit de me reposer.

Soupir après soupir, j'écoute vaciller mon ange, et je voudrais lui transfuser ma vie.

Après un long moment passé à espérer la venue du docteur, je crois qu'Antoine a perdu patience. Il est descendu. Il m'a apporté André qui, nu contre ma poitrine, s'est enfin réchauffé.
Je voyais les rides désolées d'Antoine alors qu'il le déshabillait, le frictionnait pour qu'il reprenne chaud.

Mais voilà que je défaille, trop épuisée du sang perdu.

Alors je dis à Antoine de me relayer. De garder le petit contre sa peau.

Et ils s'endorment l'un contre l'autre, près de moi, tandis que je tournoie dans cette spirale de fatigue.

Le curé est venu ce matin avec le médecin. Mon petit n'est pas baptisé, qu'il lui donnait l'extrême onction. Je l'ai renvoyé avec rage, hurlant et gesticulant, alors qu'Antoine se couchait là-haut. Je frémis en pensant qu'il aurait pu se faire remarquer. Il avait à peine eu le temps de remonter.

Le docteur était tout étonné que le petit soit rose et mange mieux. Il pense que le garder contre moi va le tuer, l'étouffer, lui donner des maladies, mais je lui tiens tête.
_ « Docteur, vous m'avez bien soignée, pas vrai ? Vous m'administrez de l'antibiotique, alors que peut-il arriver au bébé ? Il le prend dans mon lait ! Et puis le corps, c'est plus chaud que ce couffin avec les courants d'air. Je le garde, que cela vous plaise ou non. »

Jean m'a grondée, bien qu'un peu amusé du ton que j'avais pris avec ce vénérable vieil homme.

Il y a eu le Maire quelque temps après pour l'acte de naissance. André Antoine Raymond Jean. Le petit a pris mon nom de famille. « De père inconnu ». Je pleure. Antoine en a sans doute le coeur broyé. Et maintenant qu'on sait qui je suis, on aura tôt fait de parler de moi au village, et qui sait si je ne serai pas retrouvée et ramenée en prison ? Et alors, qu'adviendra-t-il du petit ?

Je me force à me lever. Je dois faire mon possible pour recouvrer toutes mes forces bien vite.
Peut-être qu'à la fin, je partirai avec Antoine ?

En attendant, il se terre là haut, au froid, et il a attrapé du mal. Pourvu qu'il ne tousse pas à la prochaine visite !

Le brouillard

Antoine s'est soigné. Comme je toussais pour masquer ses accès là haut dans le grenier, la mère Sidonie, une brave femme, nous a apporté un grand pot de miel, et mon homme va mieux maintenant.

Je ne sais pas ce que sa mère peut penser. Elle doit imaginer qu'il est bel et bien parti, comme je le disais aux gendarmes. Mais il ne lui donne pas de nouvelles alors elle doit être inquiète. C'est trop dangereux, on pourrait nous retrouver par la poste.

Je voudrais tant que Solange et mon père sachent qu'il m'a donné un fils.
Le petit dort mieux, et prend des forces et du poids. Désormais je ne le tiens plus contre moi la nuit.
Antoine dit qu'il faut bientôt partir. Il vit en clandestin. Chaque jour, maintenant, des femmes du village viennent s'enquérir du petit, et il ne peut rester indéfiniment caché. Il ne descend que la nuit, pour se réchauffer au lit contre moi. Ça donne trop de travail au père Jean, et même si j'en fais ma part, l'hiver est vraiment long et nous manquons de bois, nous ne pourrons plus longtemps faire du feu.

L'idée d'Antoine est d'atteindre la mer et s'embarquer à Dieppe, mais je sais que nous serons lents.
Il a fabriqué avec des bouts de tissu et d'osier une sorte de panier à mettre sur le dos pour porter Antoinet. Je trouve qu'André ça fait trop vieux pour un bébé, alors je l'appelle ainsi, et Antoine sourit.

Malgré l'inquiétude et l'incertitude, nous voilà partis. Nous avons laissé cette nuit le père Jean qui cachait mal ses larmes sur le pas de sa porte. Les miennes roulent à flot sur mes joues et inondent la tête du bébé que je garde serré contre moi. Antoine ronchonne d'un ton bourru, mais il ne veut pas montrer sa peine. Il a décidé de marcher tôt dans la nuit pour qu'on ne nous repère pas, et en vérité l'air tiède du printemps et la lune nous aident à avancer de bon pas. Il sait déjà où nous ferons étape, mais j'espère que je pourrai le suivre. S'il porte les bagages lourds, je dois porter Antoinet et quelques fripes, et cela finit par nous ralentir.

Voilà trois jours que nous marchons sans trêve ; nous faisons plus de quatre lieues chaque jour et nous sommes tous trois épuisés. Bientôt nous n'aurons plus de pain. La mer est-elle donc si loin ?

Le jour se lève et avec lui la brume dans les champs. Elle fait comme un drap au-dessus des prés, alors que nous surplombons la vallée; nous voyons le soleil blanchir puis rosir le ciel derrière nous un peu sur notre droite. Plus loin, le chemin s'enfonce et nos pieds disparaissent dans le nuage, puis nos corps.
Nous n'y voyons goutte, et le petit pleure et crie de faim.
Au moment de nous arrêter devant un calvaire, Antoine me dit :
_ « Tu entends ? »
Nous faisons silence. Un bruit de sabots résonne. Dans ce duvet nous n'apercevons rien. Antoine me pousse derrière l'abri de la croix avec les bagages, mais il n'y a pas place pour lui, il sera vu.
Alors il fuit dans le champ, le plus silencieusement possible.

Le chariot passe, je ne l'aperçois pas, mais le meneur chantonne, et comme je n'entends plus les roues, je ressors prudemment sur la route.

J'attends un petit moment, puis comme je ne vois pas Antoine, je l'appelle. Doucement, d'abord, presque en murmure.
Le silence me répond. Même les oiseaux semblent endormis.
Alors Antoinet se met à pleurer, et mon coeur se serre. Où est son père ? Si quelqu'un approche, il entendra forcément le bébé, alors peu importe, je crie. Je hurle. Antoine ! Antoine où es-tu ?

Le silence.
J'écoute, j'essaie de calmer l'enfant.
J'appelle, encore, encore, encore. J'essaie de rester lucide, d'imaginer ce que je dois faire. Antoine a disparu dans le champ, sans bagage, rien. Sans rien à manger.
Il va revenir.
Il va revenir nous trouver.

J'appelle encore. Ce brouillard ne se lève pas. Je ne vois rien, je ne devine pas même par où il est parti.

Aller à sa recherche est le plus sûr moyen de me perdre aussi.

Antoine !
Antoine !

Je ne m'éloigne pas. J'attends. Des heures durant, berçant mon bébé qui hurle maintenant.

Je m'assieds, me relève. Ne prends pas garde, et si quelqu'un passait ?
La route est large, elle doit être passante.

Mais le bébé hurle, à quoi bon me cacher ?

Il doit être midi. J'ai très faim. Le bébé s'est endormi d'épuisement contre ma poitrine. Ma peau l'a calmé.

Je n'atteindrai jamais la ville où nous devions faire étape aujourd'hui, il est trop tard. Peut-être est-ce là qu'il est parti ?
Je ne veux pas penser qu'il s'est fait arrêter. Pas maintenant, à quelques jours de notre liberté.

Le brouillard s'est levé. Je scrute la pente qu'a gravie mon homme. Si je vais au sommet, peut-être l'apercevrai-je ?



Vers Dieppe (1)

Antoinet est transi de froid, il hurle de faim et d'angoisse contre ma poitrine, et j'ai peur que l'on découvre et qu'on vole notre paquetage en bas.
Alors je me redresse. Le petit a besoin de moi, ses cris arrachent les fibres de mon âme alors que mon coeur se déchire de cette nouvelle séparation.
Je dois poursuivre notre route. Mon homme a survécu à d'autres tourments, et nous avions convenu d'une halte.
Je jette un dernier regard dans la vallée de l'autre côté de la crête. Au fond il y a un ruisseau, sûrement, car une ligne d'arbres et de fourrés suit un cours un peu sinueux, et l'on aperçoit quelques fermes et des poteaux télégraphiques.

Tandis que je redescends aussi vite que la terre humide et collante me le permet, je réfléchis en hâte.
Avec ce brouillard, il se peut qu'Antoine se soit perdu. La crête redescend un peu plus loin.
Je récupère dans son paquetage un grand linge, je relange mon fils, je lui donne le sein en m'appuyant contre le calvaire et en scrutant la pente.
Je n'ai pas aperçu de corps dans les champs, le blé en herbe ne me l'aurait pas masqué. Antoine aura continué de marcher, peut-être le long des fourrés du ruisseau, c'était un meilleur repère que les bocages.
Ou alors en suivant les poteaux électriques.

Je dégage du porte-enfant les linges qui me servent à attacher mon fils à mon ventre, et endosse le paquetage.
Il est bien lourd, et il contient du pain dont je prélève un petit quignon. Antoine n'a rien à manger.
Mes pieds me font souffrir. Les souliers de la femme de Jean me sont un peu trop grands, et même avec des bas en laine, ça frotte. Mais je me remets en marche. De plus en plus lentement.
La fatigue et la soif, et puis la peur d'être reconnue. Ma houppelande referme une capuche sur mon visage. Je ne distingue plus guère que le visage du bébé enfin endormi par la marche, et les gens qui me croisent ne se soucient pas de nous.

Il est tard, tard car, alors que le solstice approche, le soleil est couché depuis une heure au moins. J'avance petit pas par petit pas. Les têtées du bébé m'ont pris encore davantage d'énergie. J'ai fini par ôter mes chaussures et marcher pieds nus. Les pierres aiguës du chemin sont encore moins douloureuses que les ampoules arrachées, à vif dans la sueur et la chaleur.

Enfin je vois les portes de la ville. Quelques réverbères au gaz sont encore allumés, et si les rues sont vides, les fenêtres sont ouvertes sur des pièces animées de chants et de fumée. L'odeur d'une soupe aux navets me transperce, me fait vaciller. J'ai faim, et tomber maintenant entraînerait mon bébé dans ma chute.
Je rassemble mes forces, et suis des yeux le clocher que je veux rejoindre. La flèche de l'église, brillante à la lune, semble me faire signe.

Le parvis m'apparaît, un clochard est étendu sous le porche.
Je tousse, mes halètements alertent l'enfant qui geint et s'éveille pour pleurer sa peur.

Une odeur de foin. Le clochard a étendu de la paille sous lui.
Je m'approche.
L'homme se lève. M'éblouit. Je tombe entre ses bras, épuisée, abandonnée, soulagée.



A travers champs

La décision n’a pas été facile, mais il nous a fallu quitter Jean. Nous n’étions plus en sécurité et par là même, lui non plus.
Comment puis-je trouver le courage d’abandonner ma Rose et notre enfant, notre Antoinet ?
Chaque instant que je passe avec eux les expose au danger, mais qu’adviendrait-il d’eux, de moi si je partais seul ? Je ne peux pas me résoudre à les laisser alors qu’ils ne sont pas à l’abri, du moins, le penser me réconforte et soulage ma conscience, mais pas encore suffisamment. Je ne veux plus être séparé de ma Rose.

Alors que nous sommes en route pour Dieppe, noyés dans le brouillard, un bruit de sabots. Impossible de voir ce qui arrive vers nous. Se cacher. Protéger l’enfant. Un calvaire, seuls mes deux amours, peuvent se cacher derrière. Pour le coup, je n’ai plus le choix. Je dois courir, m’éloigner pour ne pas les mettre en danger. Courir. Je file à travers champs, chaque pas que je fais me torture, je ne suis pas loin et pourtant je ressens déjà la séparation.

Le danger, les doutes, l’angoisse, la faim qui me tenaille, la course, je tombe. Je ne sais pas combien de temps j’ai couru, ni quelle distance. Deux minutes ? Trente minutes ? Plus ? Je ne sais pas. Combien de temps suis-je resté allongé ? Un instant. Des heures ?
Je ne sais pas où je suis. Au milieu de nulle part.

Comment pourrais-je avoir un point de repère dans une région que je ne connais pas ?
Des champs. Des champs. Encore des champs. Au loin, des maisons. Village ou ville, je n’en sais rien. Je devrais l’éviter, mais si je veux que mon tendre amour me rejoigne, il me faut prendre des risques.

Je me salis pour être moins reconnaissable. En ces périodes troubles, j’espère qu'un clochard attirera moins l’attention qu’un voyageur. L’espérance. J’ai l’impression qu’il ne me reste plus que ça. Qu’il était bon ce répit auprès de Jean. J’espère qu’un jour je pourrai le revoir sans me cacher, que notre fils pourra gambader dans la cour de la fermette.
Je récupère un peu de paille dans un pré, si ma Rose n’arrive pas, elle pourra au moins me servir de couche.

Dans le bourg, je me dirige vers l’église et m’y installe aux abords.
Peut-être que ces deux êtres qui sont mes raisons de vivre y sont déjà passés, peut-être qu’ils n’y passeront jamais.
De toute façon je suis à bout de force, la fatigue et la faim ont raison de ma résistance. Ces derniers mois à ne manquer de rien m’ont renforcé moralement, mais je n’ai plus l’habitude de manquer de tout.

Je m’allonge et m’endors alors que le jour disparaît à peine. Je m’endors plein de craintes pour moi, pour eux.

Il fait nuit quand je me réveille, quelqu’un s’approche. Je me redresse, mon cœur ne fait qu’un bond, je me retrouve debout juste à temps pour la prendre dans mes bras, pour la rattraper avant qu’elle ne tombe. Ma Rose, mon amour. Elle est épuisée, comment ai-je pu l’abandonner ne serait-ce qu’une journée avec notre enfant ? Je suis un monstre ! Je l’allonge sur la paillasse, je suis fatigué mais trop heureux pour dormir. Je vais veiller sur eux pour cette nuit au moins. Chaque instant de plus avec eux est une bénédiction. J’aurais presque envie de croire à nouveau en ce dieu qui m’a abandonné si souvent, si seulement je pouvais être sur qu’on ne soit plus séparés.



Une réponse

Monsieur A. Paillart
aux bons soins d'Auguste A.
Huitième régiment d'infanterie


Cher Monsieur,

Je suis le père Denis Ferrant, le curé de Pommeuse, et lorsque madame Solange D. m'a confié votre lettre, après bien des hésitations, je lui ai proposé de vous écrire sa réponse, et je la retranscris donc ici telle qu'elle me la dictera.

Cher Alphonse,
Je vous remercie bien de votre bonté, de votre soutien et de votre honnêteté. Vous vous doutez bien comme
mon fils me manque, ainsi que Rose qui était bien bonne pour moi quand il était à la guerre.
Ne pas savoir où il se trouve, voilà qui me torture encore davantage que de l'imaginer à se battre contre ces vilains Allemands.

Je vous réponds avec bien du retard, car j'ai voulu savoir ce que je pouvais faire avec ce que vous me disiez. De sorte qu'il m'aura fallu attendre une nouvelle fois qu'Auguste revienne, pour lui confier ma réponse.

Un bien bon homme, notre curé, qui m'a crue tout de suite quand je disais que tout le monde sait bien, ici au village, comme vous, comme moi, que mon Antoine n'est qu'un brave paysan comme nous autres, droit et loyal pour son pays, qu'il n'aurait pas eu l'idée de trahir même pour des sous, quand bien même ça manquerait.
Quand le Père Ferrant a été affecté ici à la paroisse, je lui ai raconté et demandé de m'aider à comprendre ce qui avait pu se passer.

Je voulais savoir, mais le petit Auguste me l'a déjà dit, si c'est bien possible comme ça qu'on ne renvoie pas les hommes en permission de temps à autre. Auguste m'a dit, comme le vieil Albert et les hommes du village qui sont revenus estropiés, que les officiers préféraient que chacun parte en permission souvent tant qu'il est valide, parce qu'un soldat ne peut pas supporter longtemps les coups de canon sans revoir sa famille et souffler un peu.

Alors comment se fait-il que mon Antoine ne soit jamais revenu à la maison ? Est-ce qu'il était donc consigné ?
Je veux bien croire que cet Antoine Fouyot dont vous me parlez soit bien suspect. Pourtant, le père Ferrant me dit et me répète que très peu de soldats, hors les officiers, ont à faire avec des documents de l'Etat Major. C'est donc que cet homme aura été, sinon innocent, du moins mêlé à quelque affreuse et funeste affaire qui le dépasse.
Mais pourquoi mon fils a-t-il été mêlé à cette affaire, voilà ce que je ne comprends pas ?

Je n'ai hélas pas de nouvelles de Rose. Ses frères essaient de la voir à la prison du Cherche-Midi, à Paris, mais il paraît que le juge les en a empêchés à plusieurs reprises.

Je crois que Monsieur le Curé a des choses à vous dire à propos de tout cela, je ne comprends pas trop bien.
Encore merci pour vos bontés, je vous fais parvenir quelques fruits du verger de ma fille.



J'ai essayé de vous transcrire fidèlement, sinon les mots de Madame Solange, du moins les pensées qui l'animaient.
Pour ma part, à la lumière de la seule lettre envoyée par Antoine, j'ai essayé de me faire une idée, mais seul vous pouvez confirmer mes pensées.

N'est-il pas possible que, dans la position où vous étiez, un officier ait pu rencontrer, à un moment quelconque, un officier allemand ?
Qu'Antoine en ait été plus ou moins le témoin ?
C'est la seule explication qui me vienne à l'esprit pour le fait qu'on ne l'ait jamais envoyé en permission, et peut-être a-t-il vu quelque chose qu'il ne devait pas voir, et l'a-t-on amené à sa perte.

Si vous vous demandez pourquoi je fais cela, je vous explique une chose simple : j'étais au front à Reims, comme aumônier, lorsque les allemands ont enfoncé nos lignes. Grièvement blessé, je fus alors rapatrié à Coulommiers, et Rose est l'infirmière qui m'a soigné. C'est même grâce à elle que j'ai découvert que la paroisse de Pommeuse manquait d'un curé.
Si, de mes faibles moyens, je puis l'aider, je n'hésiterai pas. Je connais plusieurs officiers qui, comme moi, lui doivent la vie, et je sais que je pourrai faire appel à eux au besoin.


Votre dévoué serviteur, Père Denis Ferrant

Bien à vous, Solange D.



Le curé d'Elbeuf

J'ai repris connaissance au milieu de la nuit, comme la lune gibbeuse dépassait la flèche de l'église d'Elbeuf et inondait le parvis de lumière.
Antoinet me regardait de ses grands yeux ronds et bleus, et il m'a souri.

Je suis restée longuement noyée dans son regard tendre, admiratif, bercée par son gazouillis joyeux, comme isolée dans un monde qui ne nous appartient qu'à nous deux.

Mon petit s'est désaltéré à mon sein, et comme il s'endort doucement, je me tourne vers mon homme. Il s'est rassasié du pain contenu dans le bagage. Il nous regarde, avec son sourire un peu triste, ses larges mains posées sur ses cuisses, assis en tailleur.
Il me fait penser à ces gravures d'indiens Apaches que l'on trouvait dans l'encyclopédie de notre curé. Il a cet air serein, lointain.
Mon amour pour lui a changé; notre fils est le plus important, pour lui, comme pour moi, et ce lien entre nous est plus fort que tout. Mais il m'est toujours nécessaire comme l'air et comme l'eau.
Il fait plus froid, et je frissonne.
Antoine vient s'allonger contre moi, m'entourant de ses bras. Son corps contre moi réveille de puissants vertiges, qui prennent source au fond de mon ventre et courent jusqu'à mes bras qui le serrent et le parcourent.
Il enfouit sa tête dans mon cou, je sens soudain des perles chaudes inonder ma nuque et mon corsage.
Mon homme pleure, et mes larmes se mêlent aux siennes, du soulagement de l'avoir retrouvé.


Des sabots claquent sur le pavé, dans la grand'rue. Un arbre me masque le cavalier, mais si c'est un gendarme, il me faut agir vite.
J'ôte un bandeau de lin des langes du petit, rangés dans le grand sac. Je le passe autour du front d'Antoine, qui dort encore, puis je masque ses yeux. Il s'est réveillé, je lui chuchote :
_ « Mon amour, si un gendarme nous parle, tu as été aveuglé par les gaz dans les tranchées. »

Je n'ai pas le temps d'en dire davantage. Le cavalier nous interpelle.
_ « Hé là, vous autres, le vagabondage est interdit. Que faites-vous ici ? Au nom de la loi, je veux voir vos papiers ! »

Mon amour se redresse, il s'exprime d'une voix étonnante. Il a emprunté l'accent de Jean.
_ « Pour sûr, m'sieur l'agent, qu'si j'avions pu faire autrement... hélas avec ma femme on s'est perdus avecqueu tout c'brouillard là; pis l'curé l'était p'us là quand j'avions toqué à l'église. Alors ben v'là que l'petiot l'est pas baptisé, pis j'devons laisser ma femme s'reposer, dame. »

Le gendarme dévisage Antoine, puis moi et enfin le bébé. Il n'insiste pas pour voir nos papiers, mais notre odeur un peu fauve doit le faire hésiter sur notre identité.
Cependant, malgré ses soupçons, il hésite devant la mine de mon tout petit qui s'est réveillé et commence à pleurer.

_ « Mmmhh oui, bon, bah j'vais toquer au presbytère que vous restiez pas dormir dehors. Il va faire froid cette nuit, ce sont les saints de glace, vous savez. »

Le curé nous accueille sans questions. C'est un brave homme, un peu replet et chauve, et la bonté se lit sur son visage. Il a pris en pitié mon homme aveuglé, diminué, appuyé sur moi pour trouver son chemin. Il me faut apprendre à faire attention à chaque obstacle pour le guider.

Antoinet est couché sur la paillasse qu'il nous a préparée en hâte, dans la chaleur de son père que j'ai aidé à s'allonger après une brève toilette.
Je me débarrasse de mes oripeaux, les pauvres vêtements de la défunte femme de Jean, et je décrasse ma peau avec les linges trempés dans l'eau encore un peu chaude que m'a apportée le prêtre. Malgré la fatigue, je réfléchis de toute mes forces. Demain, le curé baptisera notre fils, il nous demandera son nom et le nôtre, et il saura que nous ne sommes pas mariés.

Il nous faut trouver une parade.



Arrestation

J'ai ouvert les volets.
Le vent s'est déchaîné, d'abord je ne l'écoutais pas.
Et voilà, je le vois emporter tout, tourbillonner, les feuilles détachées des branches, perdues.

Le vent ne s'est pas reposé.
Je ne sais pas pourquoi cela me glace.

Il y a eu une trombe d'eau, le ruisseau dans le caniveau. Et puis les coups à la porte. Le gendarme. Il se souvenait de moi. Et avait deviné qu'Antoine était celui qui m'accompagnait.

Le bébé est étendu sur la paillasse. Il dort.
Le gendarme nous a mis dans la seule cellule d'ici, et il a gardé Antoine avec lui. J'ai bien vu qu'il l'avait menotté à la chaise.
La peur me donne le vertige.
J'ai besoin de m'accrocher à quelque chose, à quelqu'un.
Surtout pas, pensé-je, et pourtant c'est plus fort que moi.
Surtout pas.
Surtout pas.

Oui c'est maintenant que tout se joue.
Ma force et mon indignation, ma colère, et puis ces portes qui claquent dans le courant d'air.
Je veux leur arracher les yeux, courir pour les laisser derrière.

Dans la vitre qui donne sur le noir, j'aperçois cette gueule déformée, crottée, lacérée.
Je ne veux rien, ni partir, ni rester, ni revenir, ni avancer.
Mais pas cette douleur. Mais pas cette boule qui grossit dans la gorge. L'horreur d'être loin de lui.

Je devrais avoir le courage de partir, je sais qu'ils n'ont rien contre moi, que je ne suis plus recherchée.
Mais je m'agrippe malgré moi à la lâcheté, ne pas être à nouveau séparée de lui. Je m'agrippe aux murs de la geôle, comme si c'était des branches, ou des rochers.
Et je sens le vide derrière moi, je crache, je hurle, je déchire la hauteur de mes injures.

Ma tête lourde sombre
Juste à cause de cette lumière dans la serrure
que je verrouille
que j'enferme entre mes mains
pour que son image ne perce pas jusqu'à ma poitrine.

Je hais, je hurle.
Tout est si volatile. Mes mots, mes maladresses, autant de dérapages et d'accidents qui disent : je ne veux plus être seule.
Ce serait si facile, trop facile, l'oubli, tourner le dos, créer d'autres vides...
Et je m'abîme entre les chaos de mes mots.

Lâchement.
Avec l'acuité des terreurs et la conscience d'être odieuse.
Pour rester avec lui
Pour qu'ils me condamnent.



Le transfert vers Paris

Ils ont porté Antoine dans la cellule, le tenant sous les bras, tel un pantin désarticulé, maculé de sang et d'ordures.
Je n'ai pas même eu le temps de le soigner, ils sont revenus me chercher presque tout de suite.
C'était mon tour. Mon tour.
Macabre manège.

Infâmantes questions, infâmants épithètes, infâmantes postures, gestes injurieux et maudits.

Mon Antoinet, mon Antoine, d'abord penser à eux.
S'ils me démolissent aussi, que pourrai-je pour mes hommes ?
Alors, à vivre comme une bohémienne pendant tout ce temps, peut-être en suis-je devenue une, geignant, quémandant la pitié, humble et misérable. Alors que la colère me tend, me tord, me fait frémir.

"Jugez, Messieurs. J'ai pu mettre au monde et nourri mon pauvre petit, plusieurs mois que je suis partie. Pourquoi personne ne m'a recherchée tout ce temps ?
Pourquoi ?"

Après deux heures sous leur lampe brûlante, desséchée, toussant, pleurant, me mouchant sur leurs genoux vers lesquels je me traîne, je leur parais plus à plaindre qu'à battre, et ils me ramènent.

Ça hurle dans la pièce à côté. J'ouvre un oeil collé par les margagnes, les larmes séchées de la nuit.
Mon Antoinet a faim, je le mets à mon sein, et pose l'oreille contre la porte, pour écouter.

Une voix grave, qui déclame qu'ils n'auraient pas dû nous interroger, s'enflamme. Des pas martiaux sur le plancher. Et ça tonne. Et l'odieux gendarme aux moustaches viles, sa voix de crécelle hier cruelle, aujourd'hui démontée, se répand en protestations désolées qui montent dans les aigus et s'échouent dans les murmures incrédules.

La route est cahoteuse, mais nous roulons vite. Ainsi nous faisons la route vers Paris. Personne ne parle. Le colonel s'est allumé une pipe.
Le colonel, c'est celui qui est venu nous reprendre. Il s'est assis sur la banquette devant, avec le chauffeur, et ici derrière, un soldat nous tient en joue.
Je ne vois pas bien à quoi ça sert, puisque mon Antoine est encore tellement assommé, et moi avec le bébé qu'ils ont bien voulu que j'emmène. Il est trop petit, pour qu'on le mette à l'Assistance. Je suppose. Je préfère ne pas y songer.

Le camion fait une embardée.
J'ai entendu un bruit d'orage, ou une explosion, et maintenant nous sommes tous ballottés dans ce pauvre camion.
Mon homme s'est accroché au fusil du soldat, mais nous sommes tellement secoués, nous ne savons plus où est le haut, où est le bas, et je tombe avec le bébé contre moi, protégée par la masse d'un corps.
Une cartouchière me rentre dans les côtes, mon Antoinet hurle de peur, je crie « Antoine », et puis tout devient noir.



L'accident

Quand ils sont venus au presbytère, je n’ai cherché ni à fuir ni à me défendre.

Je suis las de cette course, et puis je ne voudrais pas que par vengeance ils s‘en prennent à ma Rose ou à mon fils.

Alors je suis parti docilement avec les gendarmes.

Ma docilité ne les a pas empêchés d’être brutaux, grossiers.

Je ne sais pas combien de temps je suis resté là, nu comme au premier jour, humilié, pire qu’une bête, à être frappé.

Des heures, des jours ? je n’en sais rien.

J’espère qu’ils épargnent ma Rose et par là même mon fils.

Si seulement je savais de quoi ils me parlent, de quels documents il s’agit. Mais je ne comprends rien, je sais juste que tous mes ennuis sont dûs à ces fichus papiers. Que tous les ennuis de ceux que j’aime sont dûs à ces papiers.

Je leur dis, aux gendarmes, que si je les avais ou si je savais ce qu’ils veulent savoir, je leur dirais, ne serait-ce que pour la tranquillité de ma Rose et de mon enfant.

Mais plus je dis ça et moins ils semblent me croire, je les soupçonne de prendre plaisir à me frapper sans risquer que je puisse rendre les coups.

Dans les tranchées, l’ennemi n’était pas attaché et avait les mêmes chances de vous tuer que d’être tué, eux ce sont des lâches qui obéissent à des plus lâches encore.

Je crois qu’à un moment j’ai perdu conscience, je me suis réveillé d’abord dans ma cellule, puis de nouveau attaché sur la chaise à prendre des coups puis encore dans la cellule, tout est confus avant le camion, je ne sais plus si j’ai revu Rose ou si je l’ai seulement imaginée.

Dans le camion, je reprends vie doucement, péniblement, entre les heurts, j’ai l’impression de nager entre deux mondes, certains souvenirs de ces dernières heures sont obscurs, flous, comme un rêve au réveil.

Visiblement, mon tendre amour à été interrogé également.

Je ne sais pas où nous allons, mais de voir ma Rose et le bébé dans ses bras, me fait du bien, me soulage et m’effraie également, pourquoi ne sont-ils pas tous deux en liberté ? Ils auraient été chez Jean.

Quels doux moments avons-nous passés là-bas, on a vécu comme une vraie famille. Repenser à Jean me fait du bien, me rattache à la vie, tout n’est pas noir, nous aurons peut-être de nouveau droit au bonheur un jour. Peut-être. Il faudrait que ce cauchemar finisse, mais comment ?

Le trajet semble long quand chaque imperfection de la route vous rappelle les coups subis.

Puis une violente collision, une explosion, je suis projeté contre le gendarme armé qui nous garde à l’arrière. Le choc est violent, je m’accroche à lui, au fusil. Nous volons dans la camionnette pendant des secondes qui semblent durer des heures, le gendarme amortit en partie ma chute, lui est assommé alors qu'une grande douleur me vrille l’épaule.

Ma Rose ? Mon fils pleure tout son soûl, ma Rose est inconsciente, je les sors du camion malgré la douleur qui me transperce et manque de me faire perdre connaissance. Mais par je ne sais quelle force que je pensais ne plus avoir, je parviens à les sortir de là. Par chance, sous le choc, la portière s’est ouverte, tordue. Je les emmène dans les sous-bois au large de la route, à l’abri.

Le camion brûle, je décide tout de même de tenter de sortir les gendarmes de là. Je ne peux me résoudre à les laisser mourir.

A peine en ai-je sorti deux de l’enfer, que le camion explose emportant la vie du troisième ; je crois qu’il s’agissait du chauffeur, mais dans la panique, la douleur et le sang, je ne puis en être certain.

Je me retrouve comme sortant d’un rêve à côté de ma Rose, la douleur est de plus en plus présente. J’ai peur de m’être cassé ou démis l’épaule sous la violence du choc.

Elle s’est réveillée, elle a des bleus et une bosse sur le crâne mais semble aller bien.

Nous décidons, malgré tout, de fausser compagnie à nos gardiens, et de nous éloigner le plus possible du lieu de l’accident.

Rapidement, il me faut me reposer, la douleur et la fatigue des derniers jours deviennent insupportables.



Vers le sud.

La faim.
La douleur.
La fatigue.
Les pleurs.

C'est dur, ma Rose trébuche à chaque pas. A chaque mètre gagné elle manque de lâcher André. Elle est pâle et je ne peux même pas l'aider, j'ai du mal à supporter la douleur qui me lance à chaque battement de coeur. Mon bras est attaché le long de mon corps pour que je ne le bouge pas, mais chaque mouvement est un enfer de douleur. Heureusement que mon amour a vu des docteurs redresser des épaules déboîtées quand elle aidait à soigner les blessés à l'hospital de Coulommiers. Elle a eu du mal à me la remettre en place, elle est courageuse mais il lui manque de la force, elle m'a fait mordre un morceau de bois pour que je ne crie pas.

Marcher.
Avancer.

S'éloigner, fuir cet accident et l'emprisonnement.
Partir au sud, on ne peut plus retourner en Normandie.
Qu'il est loin le doux foyer chaleureux du père Jean.

Pourquoi tout ça?
Pourquoi nous?

Il nous faut nous reposer, manger... reprendre des forces.
On ne peut plus continuer.

Heureusement que les beaux jours reviennent, il fait doux... au moins on peut dormir à la belle étoile et manger les jeunes pousses des plantes, souvent amères mais nous n'avons pas le choix si nous voulons continuer à avancer.

Que va-t-on trouver au sud ? A ce qu'il paraît le guerre y est moins présente que au nord ou à l'est.
André et Rose seront plus en sécurité au sud. Ma Rose, la fleur de ma vie, voulait fuir au nord, mais au nord il y a des batailles.
Et puis si nous devons passer un hiver de plus à fuir, nous serons moins exposés au froid. Mais encore faut-il arriver à vivre jusque là.

Ça fait maintenant quatre jours que nous avons eu l'accident et que nous progressons lentement, trop lentement pour être hors de danger, mais nous sommes prudents, nous marchons la nuit et dormons le jour. Les nuits sont encore fraîches et nous risquons moins de rencontrer du monde, mais du coup la progression est plus lente, surtout qu'elles sont sombres, la lune est petite et nous restons le plus possible hors des chemins et des routes.

Peut-être devrais-je laisser Rose et André pour ne pas les mettre en danger, c'est moi qui suis recherché, mais je ne peux m'y résoudre, je ne sais pas si je pourrais survivre à une nouvelle séparation.

Le soleil ne va pas tarder à chasser les étoiles, il nous faut commencer à chercher un endroit où dormir dans un des bosquets qui longent les champs.
Comme tous les jours, essayer de se trouver un petit havre de paix pour qu'on puisse reprendre des forces et continuer à fuir. Fuir quand on n'a rien fait de mal.

Injustice de la guerre.

Qu'il est bon de se coucher et de sentir la chaleur de Rose et du bébé contre soi. Que le nuit est longue dans l'attente de ce moment si doux.


La ferme à l'eau souillée

Chaque nuit ressemble à la précédente, nous sommes comme abrutis, hébétés de la répétition de nos pas. Les jours paraissent semaines, les semaines mois.
Nos efforts pour trouver à manger, nous occuper du bébé, le laver, nous laver, nous endorment.
Nous ne sommes plus que des corps, des sortes de machines décérébrées.
Parfois une dispute nous secoue, nous redonne du feu, elle se termine en embrassade éperdue, et nous reprenons le chemin droits, en espérant le jour.

Mais Antoine avait raison. Est-ce la saison, est-ce l'éloignement des combats ? Vers le sud le temps se fait plus clément, les campagnes plus riantes.
Ils en ont pourtant aussi, des morts et des morts. Des convois qui ramènent des blessés, de ceux qui ne repartiront jamais.

Alors que nous passions près d'un ferme, ce soir, nous avons entendu des cris, des cris si forts, que notre fils s'est mis à pleurer.
Une porte s'est ouverte, la lumière en a jailli et nous a éclairés, et un homme, un gros homme coourtaud, pataud, nous a vus et a couru vers nous. Son chien, son gros chien de garde aboyait de toute sa gueule en nous tournant autour, empêchant nos mouvements. J'ai retenu le bras d'Antoine qui s'avançait déjà pour nous défendre, son seul bras valide.

L'homme criait, peinait, soufflait, il a dit :
_ S'il vous plaît, il faut que vous aidiez ma femme, là bas, dans la maison...
Il ne s'expliquait pas bien, cherchait ses mots, s'arrachait les cheveux, parlait de médecin. Alors je lui ai pris la main, et l'ai regardé dans les yeux en respirant bien fort.
_ Je suis sage-femme. Je vais aller voir. Prenez mon enfant et emmenez mon mari dans la grange, et restez-y avec eux. Montrez-moi où c'est. Je vous rappellerai au besoin.
Mireille, la pauvre femme, est aussi frêle et maigre que son mari est fort et gras. Elle a une bonne quarantaine d'années, et elle se tord en tout sens, manifestement victime de douleurs au ventre.
Elle n'est pas enceinte, à en juger par son gabarit, alors ce sera autre chose.
J'ai vu les médecins tâter les membres des blessés, leur abdomen, pour essayer de savoir ce qui était abîmé, mais je ne suis que sage-femme, et même une infirmière ne sait pas forcément distinguer un viscère d'un autre dans le ventre. Il faudrait un docteur, mais ça signifierait la laisser souffrir davantage, et surtout, surtout, nous risquerions trop d'être découverts.
C'est ma chance, Mireille n'a pas de graisse sur le ventre, et comme je pose ma main, je m'aperçois tout de suite que c'est dans le dos et non dans le ventre qu'elle a mal.
Je lui demande si elle a bu, elle me répond que oui, mais que l'eau est mauvaise ici.
Alors je fais bouillir une marmite d'eau sur leur poêle tout neuf, un beau poêle signé de Tournon, il est vrai que nous sommes bientôt en Auvergne. Pour le plaisir de l'entendre ronronner, je rajoute une bûche.

Je vais chercher Raymond dans la grange en apportant un peu de pain pour mon homme. Mon fils crie de faim mais ce n'est pas l'heure. Raymond ne proteste pas de mon geste. Je suppose qu'il a parlé avec Antoine.
Il vient dans la grande pièce et me montre un vieille boîte où il y a des feuilles de tilleul séché, mais je lui demande des queues de cerise. Il sait où en trouver. Il prend sa pelisse et part en courant, cahin caha, vers la ferme voisine, avec ma recommandation.

Le jour se lève. Mireille a uriné son caillou, je lui tenais la main, elle a broyé la mienne de mal et de désespoir, mais enfin elle a été un peu soulagée. Je crois que je n'ai jamais vu autant souffrir une femme, si ce n'est pour accoucher. Elle est bien courageuse, elle pleure à peine. Raymond chante mes louanges, je l'invite à dormir un peu.
Mireille s'est calmée avec une infusion de sauge. Elle ne dort pas encore tout à fait, son petit corps est tendu de la crainte de souffrir, elle se tient au cou de son mari qui ronfle déjà.
Mon homme et mon Antoinet dorment dans le foin, épuisés et défaits d'impuissance. Je les rejoins, me défais et mets le bébé à mon sein en regardant le soleil rosir la plaine. Ce jour ne ressemblera pas aux autres.



L'espoir revient

« Quel est le nom de cette ville sur le promontoire là-bas ? » demande mon homme à Raymond en désignant le rocher orange et les maisons qui s'y accrochent, à quelques kilomètres de nous.
« C'est Montluçon, pardi ! ». Et les voilà partis à parler de la ville, des cultures, du temps, puis de la guerre, des journaux, comme de vieux camarades.

Mireille se repose tandis que je vaque. Le bébé dans une chaise haute babille, enjoué, serein. Ne pas marcher, rester à l'abri, faire bouger mes dix doigts, cuisiner, pouvoir m'asseoir sur une chaise, cela me ragaillardit comme jamais. Mireille a été prompte à me désigner les tâches à accomplir. Elle est vive et dégourdie, c'est presque impossible de la faire tenir en place, mais je sais abattre ma part et je suis sévère si je veux. Je l'oblige au repos. Alors elle parle, elle parle, elle n'arrête pas de parler, guillerette bien qu'épuisée, et me donne des ordres comme si elle avait fait cela toute sa vie. Je souris, je supporte. Elle n'est pas méchante mais elle ne cesse de récriminer et cela peut être usant.

Pour la famille Ogeron, Antoine est un blessé de guerre, et nous sommes mari et femme. Nous nous sommes bien gardés de les détromper, nous ne leur avons pas donné nos vrais noms. Mais nous insistons, nous devrons bientôt repartir.

Comme j'ai terminé les corvées, j'ai demandé du papier et une plume à Mireille. Elle était tout étonnée, et en a trouvé quelque part au fond d'un tiroir, me disant qu'elle n'y avait pas touché depuis l'école. L'encre était sèche, alors il a fallu que je la broie et la dilue pour l'utiliser.

A qui envoyer de nos nouvelles ? Solange supportera-t-elle le choc ? Et cela ne risque-t-il pas de valoir des ennuis aux Ogeron ?

J'ai bien réfléchi. Demain, j'écrirai une lettre à Robert, mon cheminot de frère cadet. Et au lieu de l'envoyer par la poste, je la confierai à un conducteur de train. Nous serons à Roanne dans quelques jours. Peut-être même croiserons-nous une ligne de chemin de fer avant Saint Pourçain. S'ils ne peuvent rien pour nous, nous pouvons au moins les rassurer sur notre sort.

La journée s'achève. Antoine a aidé Raymond aux champs comme il le pouvait. Il est fatigué, mais il est souriant. Mon homme, mon homme, cela faisait si longtemps que je ne l'avais vu sourire, me regarder de ses doux yeux, ce soir il me tient dans ses bras, me caresse, et je le serre contre moi, que nos chaleurs s'échangent, que nos coeurs se parlent, quiets, alanguis. L'enfant dormira plus loin, ce soir, et la peau de mon tendre amour touchera ma peau.



Les bicyclettes

La robe que m'a offerte Mireille me va bien, je peux enfin rapiécer l'autre. Mireille était si heureuse de faire quelque chose pour la femme "d'un valeureux poilu, un pauvre blessé de guerre".
La honte a envahi mon homme, et il m'a serré la main si fort dans son poing, que j'ai baissé la tête.

J'ai écrit ma lettre pour mon frère Robert, et l'ai chargé de prévenir Solange avec le plus de précautions possible. Elle est émotive, elle pourrait en faire une crise de nerfs. J'ai mis la lettre dans un morceau de papier plié comme une enveloppe, et je l'ai mise dans mon corsage.

Quand nous avons repris la route, mes pieds avaient un peu cicatrisé, je marchais aussi vite qu'Antoine.
Mais voilà quelques jours que nous sommes en chemin, et mon énergie s'amenuise.
Nous avons atteint un endroit près d'une grande route, qui a une barrière pour garder un passage à niveau.
Il nous a suffi d'attendre un peu pour voir de loin le garde-barrière surgir et baisser sa barrière. Le train arrive du Sud-Est, il monte vers Paris, c'est ma chance.

J'ai lâché les paquets par terre et donné Antoinet à son père, et j'ai couru pour tendre la lettre au machiniste en tâchant de rester hors de vue du garde-barrière. Mais il n'a pas assez ralenti, il ne m'a pas vue, et j'ai failli tomber dans les orties.

Antoine m'a consolée, en me disant qu'on trouverait sûrement vers Roanne à qui confier cette lettre.
En nourrissant mon bébé, je réalisais qu'il avait raison, mais le désespoir qui m'envahit, ce chemin qui n'en finit pas... La certitude que l'on nous cherche, qu'on nous retrouvera tôt ou tard; la faim, les blessures, l'ignorance de notre but.

Je n'ai pas plus tôt changé les langes d'Antoinet que le bruit d'une bicyclette, puis d'une autre, nous précipite dans les fourrés, tous paquets renversés encore ouverts, et la peur au ventre.

Deux bicyclettes, sur lesquelles deux grands garçons dégingandés, rouges d'effort et essoufflés, font la course. Les roues tournent, en égrénant cette petit crécelle sur les rayons; les sonnettes résonnent et se répondent, les rires, les cris... Leur insouciance et leur joie de vivre font l'écho de notre épuisement, de la frayeur qui nous étreint, et je fonds en sanglots contre le ventre de mon homme couché contre moi dans l'herbe.

Je n'ai plus de courage. Plus de courage du tout.

Et je vais me noyer dans ce chagrin noir et vain.



Les larmes du Morin

Malgré les belles rencontres réconfortantes et les haltes réparatrices, la route est beaucoup plus dure que je ne m’étais imaginé, surtout pour mon aimée et le bébé.
Elle vaut cher cette liberté que nous recherchons, cette liberté de vivre et de nous aimer.
Il y a quelques jours, ma Rose a craqué, c’est trop dur pour elle. Nous sommes restés des heures dans ce fossé à attendre qu’elle ait fini de pleurer, qu’elle soit reposée.
Je ne peux me résoudre à les laisser, à les abandonner.
C’est pourtant moi qui suis recherché, mais c’est au-dessus de mes forces.
Je préférerais mourir que de les savoir loin de moi, l’envie de voir grandir notre enfant et de passer encore et toujours plus de temps dans les bras de mon amour m’en dissuade chaque fois que cette morbide idée traverse mon esprit confus de fatigue.
Nous sommes vraiment proches de Roanne maintenant, il est aisé de se cacher par ici, mais entre la forêt et la montagne, il est également facile de ce perdre, du coup, nous voyageons de jour.
Trouver à manger dans la forêt n’est pas vraiment un problème, même si nous sommes obligés, de temps à autre, de chaparder un œuf dans un poulailler ou des légumes dans un potager.

Nous arrivons au lieudit « le Morin » dans la forêt de l’Assise, un regard vers ma Rose me confirme qu’elle a vu elle aussi le nom du hameau. Ses yeux sont humides et pleins de nostalgies pour cette vallée du Morin que nous connaissons tous les deux, bien trop loin de nous maintenant.
Je lui tiens la main et fonds en larme avec elle, qu’il est bon de se laisser aller à cette douce nostalgie de notre première étreinte, passionnée et fougueuse au bord de « notre » Morin.
Qu’il est bon de pleurer, de ne plus faire semblant d’être fort.
Simplement de pleurer, à l’unisson.
Antoinet s'y met lui aussi, nous échangeons un regard, puis un sourire et enfin un rire. C’est notre enfant qui nous fait revenir à une réalité bien moins douce mais pourtant nécessaire : continuer de vivre dans le présent.
C’est le cœur un rien plus léger que nous nous mettons à la recherche d’un abri alors que la lumière cède sa place à l’obscurité.
Cette nuit, nous dormirons vraiment, j’en suis certain.



Antoine et Rose à Roanne (par Bière Bremier).

Ca c’est passé comme ça que j’ai dit, brigadier. C’est l’Ugène qui m’a dit de v’nir y dire. L’Ugene y m’a dit que sûrement c’était pas des gens comme y faut ces deux-là, des romanichels, des gens de la villle, des étrangers en une sorte voyez brigadier. Parce que tu me diras pas que si tu peux prendre la route de la nationale et la plaine tandis que de venir traîner dans nos montagnes, tu le fais sauf si t’as quelqu’chose qui te tarabine.

Ca fésait déjà un temps qu’on les gobait, ils avançaient pas bien vite faut dire. Et pis ils se cachaient, et les gens qui se cachent ben ça attire les curieux. Et l’Ugène c’est un curieux comme on n’en fait plus pas un. « Agadon » qu’il me dit « agadon » les chanterelles ou les cailles ou je sais ni quoi ni qu’est-ce les temps normaux. Alors on y prend et on en laisse rien. Faudrait pas gâcher. 

Mais misère de champignon, c’est-y donc que ces deux là on les a gobé, enfin ces trois là, cause qu’il y avait un tout ch’tit belin, c’est lui qui nous a éveillé, qu’il beurlait de temps à temps dans le bois. Je peux vous y dire brigadier, ils se cachaient mais fi y nous voyaient pas. Et c’est là qu’on a vu qu’ils avaient vu le hameau mon brigadier.

On les a suivi un peu. Ils ont passé le pont de l’Ane, ils ont remonté chez Séroux, et puis du d’en-haut ils sont arrivés devant la ferme du Bailli. Et là, crois moi crois rien, mais je l’ai vu l’homme, je l’ai vu toucher au cul des poules. Moi mon brigadier j’suis comme vous, je voudrais bien défendre ma patrie mais on m’a renvoyé cause que je boîte de droite et l’Ugène de gauche.

Alors nous les seuls hommes du village on a pas la vie bien facile, si en plus on vient nous empaumer nos oeufs ça va sérieusement faire mique-miquain au village. Et puis bon, si on est d'aplomb on vient demander. C’est pas qu’on y aurait dit oui, mais après il aurait pu voler honnêtement le goniot. Et sûrement on y aurait donné du temps, voire qu’on aurait quasiment rien dit. Mais les gens qui volent sans demander c’est qu’ils ont la conscience pas bien propre.

C’est pour ça que l’Ugène y m’a dit « vas-y voir le brigadier à Saint Martin » histoire qu’on pourrait rendre service à la Patrie. Ils sont partis par le chemin des Fées, sous Malhaut. M’est d’avis que vous devriez voir au prieuré d’Ambierle. C’est pas que je soye rouge hein, mais des fois les curés ils sont bien complaisants.



Maudits

Alors que nous cherchions un refuge pour la nuit, nous avons croisé un moine qui rentrait au prieuré et qui en voyant le bébé nous proposa le souper et un gîte pour la nuit. Dormir le ventre plein sous un toit est un luxe que nous ne pouvons refuser au saint homme. Dieu essaierait-il de se racheter des tourments que nous vivons depuis maintenant trop longtemps ?

Pour la nuit, je suis seul dans une cellule, Rose est avec Antoinet dans une autre aile du bâtiment.

La nuit et douce, agréable mais le contacte de la peau de mon amour me manque et j’ai bien du mal à trouver le sommeil, qui fini par m’emporter alors que la nuit et bien avancée.

Je suis réveillé au son de l’appel de la Prime et retrouve ma Rose, fraîche d’une bonne nuit de sommeil dans la salle commune où les moines nous servent un solide déjeuner.

La route vers le sud m’apparaît de plus en plus providentielle, et si en plus ce Dieu auquel je ne croyais plus commence à nous faciliter l’existence, tous les espoirs nous sont permis.

Nous reprenons notre chemin après de nombreux remerciements à nos hôtes.

A peine avons-nous fait quelques pas que nous tombons nez à nez avec quatre gens d’armes qui semblaient nous attendre.

Maudis soit-il ce dieu !

Nous ne pouvons pas fuir, ni nous battre. Pas avec un bébé.

Nous n’avons pas encore bougés que déjà ils m’entravent les jambes et les bras avec des fers.

Qui nous a trahit ? Les moines ? nous n’avons vu qu’eux ! Maudits soient-ils aussi tous autant qu’ils soient !

Nous sommes traînés de force.

Les têtes des villageois se tournent vers nous pour mieux nous défier de leurs moqueries.

J’ai honte, non pas de me faire moquer, ni même de m’être fait prendre, las de cette fuite j’en serais presque soulagé si je n’avais pas peur de perdre mon fils et mon amour, non, j’ai honte d’avoir cru que tout aller s’arranger !

C’est sans ménagement qu’ils nous jettent dans un cachot sombre et puant.

Des heures se passent avant qu’ils ne viennent chercher ma Rose et le bébé.

Puis c’est mon tour, je ne sais pas où est Rose, où est Antoinet. Chaque fois que je m’en inquiète, je prend un coup dans les côtes.

 Un brigadier m’assoie rudement sur une chaise sans me soulager de mes entraves.

-         « nous, ici, on aime pas les étrangers, surtout les voleurs ! »

Je ne comprends rien à aux propos de l’homme.

-         « qui tu es mon gars ? Qu’est-ce que tu viens faire chez nous ? »

Que lui répondre ? Que je suis un déserteur ? Que je suis recherché ?

Qu’a répondu ma Rose ?

Je préfère me taire, quelques bosses et bleus valent mieux qu’une balle dans la tête.


Interrogatoire

La cellule est étroite mais chaude.
Je sais, ce n'est qu'une question d'heures avant qu'ils ne nous enlèvent notre enfant.


La sueur coule le long de mon dos, froide, acide. Mon amour est couché comme il peut, contre mon flanc. Il tremble. Je sais que ce n'est pas le froid.
Mes yeux s'agrandissent, gèlent leur orbite, et mes dents poussent contre mes lèvres. Comme mes mains se crispent, Antoinet se met à hurler.
Hurler.

Un gendarme apparaît de l'autre côté des barreaux.

« Fais-le taire, ton mouflet. »

Je ne réponds pas. Comme un taureau je siffle, je le fixe du regard, je le charge.

J'ai agrippé sa ceinture d'une main, je le tire contre la grille, de l'autre main je plante mes griffes dans son visage.

Mais rien ne se passe.
J'ai tout imaginé.

Même ce bandeau autour de mes bras, la chaleur d'Antoine contre moi qui me sidère et me prostre. Il est dans la cellule d'à côté, nous sommes séparés.

Il faut que je réfléchisse.

Un homme arrive, il vient me chercher pour m'interroger. Il veut me prendre mon bébé, mais je ne le lui remets pas.

« Ce n'est pas sa place » me dit-il.

Il essaie de négocier. Un brave homme.

Je lui souris.
« Il s'endort quand je parle. Laissez-le avec moi. »

Un signe de tête, il me demande de le suivre.
Ils me font asseoir au centre d'un bureau quasiment vide. Ils sont deux à me faire face.

« Nom, prénom, âge, profession. »

L'angoisse m'étourdit.
Mon vrai nom, celui de mon enfant, est inscrit sur son acte de naissance. Mais c'est inscrit « de père inconnu », or ils savent qu'Antoine est le père. C'est suspect. Je ne dois pas le leur montrer.

« Rose Couraud, 20 ans, infirmière. »
« Le nom de votre enfant ? »
« André. »
« Votre mari est un soldat ? Il a été blessé à la guerre ? Quel est son nom ? »
« Oui, à l'épaule. Antoine Couraud. »

J'espère qu'il y pensera. Le nom de sa mère.
Le deuxième homme inscrit tout sur une sorte de papier avec un en-tête que je ne distingue pas.

« D'où venez-vous ? »

Une question à laquelle je sais quoi répondre. Nous en avions parlé quand il s'était démis l'épaule.
« Nous venons du front, j'ai rencontré mon mari à l'hôpital militaire de Verdun. Pouvez-vous me dire pourquoi nous avons été arrêtés ? »

Le premier, celui qui m'a emmenée, me résume : « Deux témoins vous ont vus avec votre homme en train de voler des oeufs à la ferme du Bailli. Le vol est un délit, vous allez être punis. Qu'avez-vous à dire ? »

Le poulailler, sans doute. Nous rapinons depuis des mois. La seule fois où nous sommes pris, ce ne sont que trois oeufs.
Je baisse la tête.

« Pourquoi vous cachiez-vous des villageois ? Qu'avez-vous à craindre d'eux ? »

Ma voix est basse et faible.

« Rien. »

Il me fait répéter, puis me pousse à en dire davantage.

« Vous êtes recherchés pour quelque autre délit ? Ou crime ? »

Il respire la bonté, mais il est intelligent et droit. Il ne s'en laissera pas conter. Nous avons tout à perdre avec un tel homme.

« Nous sommes prudents. Nous avons fait confiance à tort lors de notre voyage. Un homme m'avait enlevée et gardée, j'étais pire qu'en prison, il m'avait attachée. Mon homme m'a sauvée mais j'ai eu vraiment très peur. Depuis nous mettons le plus de distance possible entre lui et nous. Nous essayons de rendre service aux bonnes gens sur le trajet, pour qu'ils nous aident, mais souvent j'ai trop peur pour parler avec eux et... »

L'homme acquiesce. Il semble me croire. Même si je mens un peu, je n'ai pas inventé l'enlèvement et les services aux fermiers.

Mon histoire est simple, mais nous ne nous sommes pas concertés avec mon amour. S'ils l'interrogent, il se peut qu'il dise autre chose, et alors nous serons perdus. J'espère qu'il aura la même idée que moi.

Je prie, avec ferveur. Comme s'il pouvait m'entendre de là où il est.

« Vous auriez dû demander de l'aide à la police, au lieu de vous enfuir seuls comme des malfaiteurs. Où allez-vous comme cela ? »

Je choisis de ne pas répondre.

« Ecoutez, monsieur le gendarme. Je ne sais pas à qui nous avons dérobé ces oeufs, mais si nous lui offrions nos services, mes bras, des soins, ce serait une réparation, pas vrai ? Et vous nous laisseriez partir sans autre tracas ? »

Il soupire.

« Ce n'est plus à moi de choisir. C'est au juge. Signez votre déposition, le brigadier vous ramènera en cellule. »

Alors que je quitte la pièce, Antoinet dans mon cou, un homme arrive en courant et alpague l'homme qui vient de m'interroger. Celui-ci glisse un ordre à son subalterne, et sort précipitamment à la suite du nouvel arrivant.

Je croise mon homme, son regard traqué, on me conduit en cellule, et la solitude vient m'ensevelir.


L'opportunité

Son regard a la fièvre, comme celui du juge.

Ses mains moites qui s’attardent sur moi, sans raison, et voilà qu’il va me demander…

Mais je sais où frapper pour l’empêcher et il n’est rien moins que lâche.


Je pose l’enfant sur la couverture en boule, et je me redresse, le regarde dans les yeux. Si tu me veux, c’est d’accord, mais dehors.


Il est seul, je le sais. Ils sont tous partis en catastrophe, des coups de feu, des explosions, au loin, nous disent qu’il fait vilain.


Il est seul et je lui fais envie depuis que nous sommes arrivés.


Je suis devenue rouée. Sauver l’enfant, garder l’enfant, sauver Antoine, nous libérer. Ces obsessions sont des engrenages et ma chrétienté fond comme neige au soleil.


Les cris dehors.


Sa main et son corps qui pue dans son uniforme, s’approchent, réclament un dû.


« Dehors. Seulement dehors. ».


Il pourrait me violer, là, maintenant. Mais une chose l’en empêche. Je l’accule.


La porte de derrière s’ouvre lentement, sans bruit.

Il est très prudent.


Je m’assieds, je refuse de sortir. « Mon mari et mon enfant d’abord. Je ne veux pas qu’ils nous voient. »


Il me tire, essaie de me relever, me menace.

Les gendarmes se sont retranchés dans une rue près de l’église, on entend le tocsin.


Antoine entre dans la cellule, il lui donne l’enfant, lui laisse les menottes. Ils quittent les lieux en tapinois.

A mon tour de sortir.

Il me mène dans une grange, en face, au-dessus d’une maison vide.


Alors qu’il se dévêt, lance son arme et son veston, arrache presque sa ceinture, alors que ses nippes s’égaillent sur la paille molle et brune, je minaude un peu, instinctive.

Il me parle, fiévreux, je le jauge, au bord du plancher.


Et, de ma voix la plus douce, je lui dis :

« Si tu lèves la main sur moi, je vais trouver le commissaire et je lui dis que tu as essayé de porter la main sur mon fils. ».


Il est en rage, en nage, mais son pantalon sur ses chevilles le gêne et ses gesticulations le portent au-dessus du vide.

Je le vois battre des bras, sa bouche s’ouvre, dehors les carabines couvrent son cri d’horreur.


Il tombe, et ne se relève pas.

 

L'évasion

Je ne sais pas comment ma Rose s'y est prise ni ce qu'elle a dû promettre pour que je me retrouve dehors, le bébé dans les bras.

Des menottes m'entravent encore les poignets.


Une fois de plus je suis fier de l'ingeniosité de mon amour, mais j'ai honte de ce qu'elle a dû faire, dire ou promettre pour nous sortir de là alors que je n'y suis pas parvenu.


J'entends des coups de feu qui se rapprochent, je reste figé, un flot de souvenirs et d'horreur me submerge.


Les pleurs d'André me ramènent brutalement à la réalité et à l'urgence de le mettre en sécurité.


A peine je commence à m'éloigner que je vois Rose amenée vers une grange.


Que faire aves les bras entravés et un bébé dans les bras?


Je me sens impuissant, mais je ne peux rien faire sans risquer la vie du bébé.


Je suis de nouveau paralysé par mes indécisions, puis je vois le gardien tomber sur les pavés, les chausses aux chevilles.


« Rose ? » le cri ma échappé, inquiet, puis je la vois arriver en courant, elle me prend l'enfant des bras.


Je cours vers le gardien pour le fouiller, je trouve les clefs de menottes ainsi que quelques pièces.


J'embrasse Rose et nous décidons de nous éloigner rapidement pour fuir ce combat qui se rapproche.


Une fois de plus il nous faut fuir pour notre sauvegarde.


Fuir, fuir, fuir... encore et toujours.. .


Fuir pour où? Pourquoi ? Pendant encore combien de temps?